Voyage à travers la Kabylie secrète - Les Salines ancestrales de Belaguel

Belaguel, village de la commune d’Ighil Ali, est perché à quelque 800 mètres d’altitude. Au moment de mon arrivée sur la place du village, quelques vieux se chauffent tranquillement les os en dévisageant cet inconnu qui vient s’arrêter. Pour une fois ce ne sera pas un client à la recherche d’huile d’olive, de sel ou de poudre de poivron, les trois produits de terroir pour lesquels, en général, on se donne la peine d’arriver jusqu’ici. Un journaliste qui cherche après l’histoire du patelin, il faut dire que ce n’est pas tous les jours qu’on en voit par ici. Alors, on m’offre de visiter le cimetière des martyrs du village. Incontournable. Ses 65 martyrs et ses éclats de bombes rouillées font la fierté du village qui relevait, pendant la guerre, de la wilaya III, zone 1 et région 5. Krim etAmirouche étaient des habitués des lieux. Pas de chance, le journaliste est plutôt intéressé par Nfaq n’71, la guerre de 1871, menée par El Hadj Mhend Ath Meqrane. Mokrani qui repose au cimetière familial, au village en face, dans sa Qalâa ancestrale. Hélas, la mémoire des vieux du village ne peut remonter aussi loin. Il y a bien eu un martyr dont la légende locale a retenu le nom. Mais comment voulez-vous retenir des événements quand les guerres et les malheurs n’ont fait que se succéder. La vie elle-même n’est-elle pas un perpétuel combat à coups de pioche pour tirer de ces roches et de ces terres de schiste une maigre subsistance ?
Les tapis d’olives
Le visiteur qui débarque pour la première fois dans la région en plein hiver est d’abord frappé par ses tapis d’olives qui brillent au soleil. Partout, les olives, soigneusement nettoyées et étalées, sèchent au soleil. Elles resteront ainsi en plein air jusqu’au mois de mars ou avril avant de prendre le chemin du moulin. Débarrassées de toute leur eau et de leur margine, elles donneront une huile naturellement raffinée et très légère.
Da’ Omar, un vieux maquisard, s’offre de me servir de guide pour la visite du village que je sollicite. Construit au sommet d’une grande colline, comme tous ses pairs kabyles, Velaguel est un assez grand village renfermant encore près d’un millier d’habitants. Le béton et le parpaing ne sont pas encore venus à bout des vieilles maisons traditionnelles. Seul, je me serais certainement perdu dans ce dédale de ruelles étroites et sinueuses. Et puis, la tradition veut qu’on ne viole pas aussi facilement l’intimité d’un village sans être accompagné par l’un de ses habitants. Les vieux murs de pierre et les portes massives tiennent encore debout, défiant le temps. Une vieille femme au visage ridé prend le soleil au pas de sa porte, deux voisines discutent au carrefour de deux venelles, un berger s’apprête à sortir son troupeau de brebis. Peu de monde mais hommes, femmes ou enfants, tous les habitants que l’on rencontre, nous saluent cordialement : « Svah lxir fellawen ». Dans les villages kabyles qui n’ont pas encore perdu leur âme, les valeurs de politesse, d’hospitalité, de solidarité et de respect sont encore vivaces. Les gens ne vous voient pas comme un billet de banque.
Sidi Mhand Ousradj, le fondateur du village
Le village a été fondé, probablement durant la première moitié du XVe siècle, par Sidi Mhand Ousradj, m’apprend-t-on. Son mausolée abrité sous un pin plusieurs fois centenaire, se trouve en bas du village.
Retour à tajjmaath, la place centrale du village. Da’ Omar qui doit se rendre à Ighil Ali ne peut pas m’accompagner à tamellahth, la saline du village. Elle est située au fond de la vallée, tout en bas du village, sur le cours de tassift. Il propose à son fils Younes de m’accompagner. Celui-ci accepte volontiers. On se met bientôt en route. Il faut laisser la voiture et emprunter un sentier muletier qui descend en lacets vers la vallée au milieu des oliveraies fraîchement labourées. Dans sa besace, Younes a prévu de la galette, de l’huile d’olive et des olives séchées pour le déjeuner. Younes a longtemps exercé commet garçon pâtissier à Oran avant de rentrer au village.
Il faut savoir que l’émigration des Ath Abbes vers Oran a commencé il y a très longtemps. Aujourd’hui le secteur de la boulangerie est dominé presque majoritairement par les montagnards kabyles de Moka, Ighil Ali, Zina et Velaguel.
Vue d’en haut, la saline ressemble à une rizière du Laos ou du Vietnam. Habituellement, il n’y a personne à cette époque de l’année mais par chance, nous tombons sur Da Akli. Il est l’un des derniers paludiers à exploiter la saline. Avec sa barbe poivre et sel, son chapeau et ses vieux habits élimés, il ressemble à un chercheur d’or de l’ouest américain. Il a commencé à travailler à Oran dans la restauration et la boulangerie. En 1965, il est rentré au village pour se mettre au sel. Aujourd’hui encore, Da’ Akli se rend dans les tous les marchés alentour pour vendre son sel. Il charge son âne et se lève aux premières lueurs de l’aube pour se rendre à Tamokra, Ath Khelifa ou El Qolla. « El Guelva n’lemllah, on la vend à 500 dinars », dit-il. La récolte du sel se fait essentiellement en été. Il y a encore un demi siècle la saline de Velaguel était l’un des endroits les plus fréquentés de Kabylie. C’était une immense usine et un marché perpétuel où l’on venait de partout acheter du sel ou le troquer contre d’autres produits. Tamellaht était constituée de six quartiers principaux qui avaient chacun son nom. Il s’agit de rahva el vakour, thouzweghth, taxemt n’oudris, aderdache, ichikar et ichikar el mexzen.
Da’ Akli, le dernier salinier
Autour de la source d’eau salée qui jaillit de terre, on a édifié des petits bassins peu profonds où l’on déverse l’eau puisée de la source. Ces bassins sont faits à base d’une sorte d’argile de couleur ocre qui a la faculté d’être complètement imperméable. Le soleil fait s’évaporer l’eau et le sel se dépose en couches sur le fond. Il faut compter 8 à 10 jours pour que le sel se cristallise. On récolte une première couche qui constitue le premier choix. C’est la fleur de sel. Puis une deuxième couche qui est constitué de gros sel et on jette la troisième couche, impropre à la consommation.
Tamellahth appartenait à trois villages qui sont Velaguel, Ath Sradj et El Qelâa. Le partage de l’eau se faisait selon un système traditionnel archaïque d’une grande complexité. Il s’agit d’un système de parts mesurées avec une outre à eau et chaque part appelée nouva avait un nom. Nouva n’sidi youcef, nouva n’sidi ali, nouva n’sidi mhend, nouva athmane, nouva ath sradj, nouva frank, nouva zoudj frank, nouva n’vou achrine, etc.
Le sel était vendu ou échangé sur place et des caravanes d’ânes et de mulets chargés de sacs de sel se rendaient dans tous les grands marchés de Kabylie et des hauts plateaux. Da Akli se rappelle encore qu’on se rendait à thamourth gu’aâraven, au pays des arabes, pour échanger le sel contre les céréales.
Le déclin de tamellahth est arrivé par route en la personne d’un médecin. Il est resté tout juste une semaine au village, le temps d’envoyer tous les enfants faire des tests à Akbou. Les conclusions de ce brillant cerveau ont été un verdict sans appel : le sel de Velaguel manque d’iode. Il provoquerait donc des goitres. Des goitres, pourtant, on n’en a pas vu beaucoup dans la région mais les autorités ont été promptes à lancer une campagne de prévention contre le sel de Tamellahth qui a soudain pris des allures de tueur silencieux. L’histoire ne dit pas si on a sauvé la vie à beaucoup de gens mais elle raconte que la région et l’industrie qui la faisait vivre ne s’en sont jamais relevées. Velaguel a dû se reconvertir. Aujourd’hui, grâce à la poudre de poivron rouge que l’on fabrique en quantités industrielles, le village revit. Les gens reviennent petit à petit retravailler leurs terres. Cette année, il y a eu dix paires de bœufs de labour ! Même le sel de Velaguel revient peu à peu à la mode. Les gens le redécouvrent et l’apprécient de nouveau.
Retour aux sources
Aux côtés de Da’ Akli, nous avons rencontré Lyazid engoncé dans une takachavith qui lui donne des allures de jeune maquisard. Comme beaucoup de jeunes de Velaguel, Lyazid est garçon pâtissier à Oran. L’été seulement. En hiver, il retourne au village s’occuper de ses olives. Il va chasser les grives et chercher les nids d’abeilles dans la forêt d’Adni. L’endroit, selon Younes, est un repaire de vipères où il ne fait pas bon traîner les pieds en été. C’est également truffé de grottes que les moudjahidine utilisaient comme cachettes et abris durant la guerre de libération. Cette forêt de pins et de ravins profonds est l’un des derniers endroits où l’on peut encore rencontrer l’hyène tachetée. Quand il trouve un nid d’abeille, Lyazid revient fin mars, début avril récolter le miel et récupérer les abeilles. Une fois le miel récolté, il fait rentrer les abeilles dans les ilemssen, (singulier : alemssou), les ruchers en bois qu’il confectionne et les installe chez lui.
La visite de tamellahth terminée, Younes tient à me faire visiter le gouffre de Ifri Gu’ouâchouche. C’est une grotte insondable située au fond d’un ravin une équipe de spéléologues venue d’Oran a bien essayé un jour de l’explorer mais ils n’ont pas pu jusqu’au bout. C’est bientôt l’heure du déjeuner sous un olivier. Aghrome, zzith et ses délicieuses olives séchées dont la région s’est fait une spécialité. Déjeuner frugal mais un vrai régal rehaussé par la vue des montagnes et des oliviers centenaires. Younes ne retournera pas travailler à Oran. Ce champion de kick-boxing veut monter une salle de sports au village. Les mœurs dissolues de la capitale de l’ouest ont déplu au bon kabyle respectueux des valeurs de ses ancêtres qu’il est. Sa place est désormais au village. Lui et ses amis vont faire revivre le village, la terre et puis un jour, peut être, Tamellahth.
M O









































