Noufèl : « Le roman « Espoirs Déchus » est une allégorie de l’Algérie »

Kabyle.com : Après quelques mois d’attente, le jeune poète des « Iflissen Umellil » si cher à Hocine Ukerdis, nous revient avec un roman « Espoirs Déchus », quelles-sont vos premières impressions ?
Noufèl : À vrai dire, ce ne sont pas des mois d’attente, mais des années, car l’écriture de ce premier roman fut entamée il y a environ 10 ou 9 ans en arrière. Je l’avais entamé à l’âge de 17 ou 18 ans et l’ai fini à 22 ans à peu près. Une longue attente en somme dans laquelle je fus entre parenthèses.
Mais après cette publication, je dirai que je suis content et soulagé, et à moi le « tiret » pour entamer un autre paragraphe dans ce domaine qui m’est cher, qui est bien sûr l’écriture. Je remercie mon ami L’hocine pour ses encouragements et je sais qu’il y trouvera du plaisir à le lire, car il revisitera des lieux et des personnes qu’il a perdus de vue depuis longtemps.
Tout d’abord, pourquoi ce titre pessimiste « Espoirs Déchus » et même pas une note d’espoir en épilogue ?
Plusieurs de mes lecteurs et connaissances me disent que j’ai une touche mélancolique dans mes écrits à la fois prosaïques et poétiques. Je crois que c’est à cause de la réalité sociopolitique que je vis et que nous vivons principalement en Kabylie, en Algérie et dans le monde entier.
Sachez qu’un écrivain n’est pas seulement un miroir de sa société, mais il pénètre certains mystères et déterre des tabous enfouis au plus profond de la conscience collective de sa communauté et ou ceux enfouis dans l’âme des êtres en général. Cependant, ce miroir n’est pas un simple miroir, car il est brisé et fait voir multiples et profondes facettes à celui qui sait s’y voir.
« Espoirs Déchus » contient plusieurs êtres confinés et qui n’arrivent pas à réaliser leurs rêves les plus élémentaires à cause de plusieurs facteurs interférant dont le principal est la corruption du chef de « Tajmaât », Dda Kaci, qui est un notoire toxicomane du Pouvoir. C’est à l’image de Mourad, un jeune volontaire d’un esprit moderniste et évolutif, qui se heurta à cette même autorité et qui en paya de sa vie alors qu’il, se substituant à tout son village, ne voulut que contribuer à l’épanouissement de son village et ce en voulant qu’il y ait une route et une école.
N’est-ce pas cette même image que nous montre notre société actuellement ? Le dénigrement de la volonté et de l’ambition des jeunes seuls susceptibles à changer le monde. Certains de mes espoirs furent déchus, plusieurs de mes amitiés et de plusieurs jeunes de ma communauté ne trouvent pas l’aide et l’encouragement nécessaires à leur évolution et progrès.
« Toi tournée vers l’avenir, tu marches à reculant ! Tu avances, mais en arrière. » À la fois ironique et dramatique, à qui s’adresse d’emblée cette première phrase du livre ?
Elle s’adresse à Tilelli, une jeune fille qui n’a jamais admis la mort de son père qui lui a toujours été un soutien et une source d’espoir. Un espoir déchu mais qui fut implanté ultérieurement dans la personne de Mourad dont elle tomba amoureuse. La mort de ce dernier, tué par Belaïd le fils du chef de « Tajmaât » qui était amoureux d’elle, acheva son espoir et celui de tout un village. Donc Tilelli vit toujours son passé et refuse de s’y détacher. Elle s’adresse aussi à tous ceux qui se reconnaissent à travers ce personnage.
Un mot sur les personnages du roman, nous y retrouvons des prénoms de votre entourage au moment de l’écriture, une influence volontaire ou involontaire selon vous ?
Volontaire et involontaire. En ce qui concerne Mourad, je l’ai choisi parce que c’est « Le Vouloir » (sachant que c’est un prénom d’origine arabe). Ce n’est pas surtout parce que c’est mon deuxième prénom ! (Rires)
Sinon, je l’aurais fait inconsciemment. Tilelli aussi est volontairement choisi, car elle veut dire : la liberté. La liberté ou l’indépendance compromise. Les autres, de moins pour certains, sont volontairement choisis. Des personnes qui existent et existaient réellement et qui m’inspirèrent. J’ai même combiné entre deux personnes pour créer un seul personnage. Et permettez-moi de vous avouer qu’en faisant ça, moi-même je m’étonne de cette capacité.
Parlez-nous justement de cette période d’écriture ? Le temps que ça vous a pris ? Votre situation ?
À vrai dire ce roman je l’avais écrit dans une période d’apprentissage de la langue française. J’étais jeune villageois qui a découvert la lecture sous un olivier au moment ou la plupart des familles s’adonnait à la suite des feuilletons mexicains ou égyptiens diffusés les après-midis d’étés algériens qui sentaient l’acculturation si je n’ose dire la batardisation en constatant la perversion de certaines habitudes d’une certaine jeunesse désorientée et qui se livre à une sorte d’autodénigrement affreux.
J’écrivais à temps disparate. Dans la période des études, j’écrivais dans la chambre universitaire parfois le ventre vide. Pendant l’été, j’écrivais après le travail au chantier. Étant étudiants, on devait pallier plusieurs domaines pour nous en sortir. Il ne fallait surtout pas compter sur ses parents. À la fin de son écriture, je ne trouvai que l’accueil ténébreux de mon tiroir. Certains camarades l’avaient lu et m’avaient encouragé. Mon écriture alors était naïve puisque c’est celle d’un adolescent qui cherchait encore accomplissement à la fois psychologique et linguistique.
Au même temps je composais des poésies et confectionnais mon premier recueil « Pensées Pensantes ». Je n’ai soumet mon roman à une lecture professionnelle qu’après hésitation car je ne me voyais pas très accompli. Une société d’édition à Paris que j’avais contacté via l’Internet a accepté son édition à condition de le corriger et de payer 3000 euros ! (Rires)
Faramineux évidemment ! J’avoue ne leur avoir jamais donné suite. Ici en Algérie, je l’avais soumis à des éditions à Alger qui ne me donnèrent aucune suite pendant plusieurs mois. En les contactant, j’appris qu’il n’a pas été retenu par « leur comité de lecture », et après quelque temps en fouinant, le responsable me dit qu’il ne l’avait même pas lu et que c’est « lui » le « comité de lecture ».
Vint alors un hasard qui m’envoya les éditions franco-berbères (sefraber) qui acceptèrent son édition en France à condition de le corriger. C’est ainsi qu’en novembre 2008, le roman fut édité. Inutile de vous dire que je suis tant frustré que le livre ne soit pas édité ici en Algérie.
Si vous aviez à résumer en quelques lignes votre roman à nos lecteurs, vous diriez quoi ?
L’histoire se déroule dans un village kabyle. À cause d’une grève, Meziane rentre plus tôt du travail et surprend sa femme en pleins ébats avec son frère Omar. Meziane se suicide laissant -au moment de se donner la mort, l’homme se demanda si Tilelli était sa fille ou non- sa fille Tilelli et sa femme qui fut ultérieurement reniée par le village et qui soutenue, après lui avoir confessé son péché, par Cheikh Amellal, l’azemeni de Taddert, s’établit à la sortie du village.
En plus des provocations des villageois, elle fut séparée de sa fille qui jusque-là ne comprenait pas pourquoi Dieu aurait besoin de son père.
Apparait alors Mourad, jeune étudiant en vacances, qui, conseillé par Cheikh Amellal, tentait d’éveiller la conscience des villageois quant à leur sort actuel et à la possibilité de le changer. Le village est coupé du monde extérieur puisqu’il n’est doté ni de route, ni d’électricité et surtout d’école.
Le sort confronta le jeune homme à Dda Kaci, chef de Tajmaât, homme corrompu, rusé et expropriateur, possesseur de plusieurs terrains, qui ne voulait pas de route sur ses terrains malgré les concessions faites par Cheikh Amellal sur sa terre. Le chef, dédaignant et méprisant l’ambition de Mourad, voulut corrompre ce dernier en lui proposant de l’argent afin d’abandonner son projet de constituer une délégation parmi les gens de Taddert pour aller rencontrer les autorités locales.
Après Tajmaât, pendant laquelle la délégation fut désignée, Belaid à qui on avait refusé la main de Tilelli pour la donner par la suite à son rival. Belaid, par ordre de son père et aussi par soif de vengeance, terrassa Mourad par une balle au dos. C’est ainsi que les espoirs : de Mourad, de Taddert, de Cheikh Amellal, de Tilelli, de la mère de Mourad, furent déchus.
Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire un roman avec une telle histoire ?
Le roman en fait est une allégorie de l’Algérie. On y trouve des thèmes différents et néanmoins actuels : Centralisation et compromission des pouvoirs, le culte de la personnalité, la corruption, la rapine, l’injustice, le mépris du faible, l’Indépendance probablement bâtarde (Meziane est mort sans savoir si Tilelli est vraiment sa fille ou non puisque son propre frère entretenait des liaisons incestueuses avec sa femme), le dédain exercé envers les jeunes ambitieux, la peur de réagir, des acteurs devenus spectateurs, l’impossibilité de s’unir…etc. et ce qui est encore dommage est que la vertu est devenue hérésie.
Ce qui me motiva aussi à écrire ce récit est la volonté, consciente ou non, de créer des personnages, de les faire jouer, performer des sorts. Modeler une histoire grâce à l’observation des gens, de leurs attitudes, de leurs limites, de leurs capacités, de leur langage. Recréer une vie qui racontera la vie autrement, faire surgir des tabous, déterrer des secrets, analyser l’âme humaine. C’est aussi raconter l’histoire d’une personne, et à partir d’elle celle de l’humain, car comme dit Goethe : « l’histoire de chaque homme est l’histoire de l’Humanité ».
En effet, les personnages d’un roman, quoiqu’imaginaires, ont comme les êtres vivants leurs idées et leurs émotions qu’ils partagent avec nous et parfois auxquelles nous réagissons à leur lecture. Lorsqu’on lit une histoire, nous découvrons des expériences de la vie qui peuvent nous être constructives. C’est dans cette perspective que la lecture nous éveille, nous forge, et suscite en nous cette volonté d’avoir nos propres pensées et idées après avoir lu celles des autres.
En composant ce récit, j’ai beaucoup appris et ai vécu intensément ses péripéties. Une attache supplémentaire apparut envers ses personnages. J’avais commencé et à chaque fois je me disais : comment vais-je continuer ? Pourrais-je continuer ? Comment serait sa fin ? Comment réagira tel ou telle à telle situation ? C’est à la fois amusant et angoissant.
Pêlemêle, on retrouve l’amour, la trahison, la sagesse, l’absurdité, la douceur et la brutalité, un vrai cocktail explosif et une bonne recette de film ?
En effet, le roman s’y prête grandement pour un projet de film ou de série. Je n’ai découvert ça qu’en le relisant et en recevant les critiques des lecteurs. Je ne vous cache pas mon vœu qu’il soit porté sur écran.
« Taddart » comme espace géographique, « Tilelli » : l’héroïne, l’indépendance « peut-être bâtarde », « Mourad » : le héros, la conscience, « Cheikh Amellal » : le sage, la droiture, « Dda Kaci » : le cacique, la bêtise humaine, « l’école » : l’espoir, l’avenir, « la route » : le développement, l’économie. Votre œuvre foisonne de métaphores, une façon de ne pas dire directement les choses ?
Je crois que c’est à cause de nos traditions langagières atypiques. Nous utilisons dans nos discours quotidiens des proverbes, des métaphores, des poèmes…etc. Ce qui explique probablement leur usage dans mon roman.
En lisant le roman, on retrouve tout un lexique local, quel message voulez-vous faire passer ?
Que dans la réalité sociale kabyle il y a des mots très difficiles à traduire. J’aurais aimé qu’« Espoirs Déchus » fusse écrit en Kabyle, mais je crois que même en Français, il a son âme authentique. Mon souci est qu’il soit lu par un public large et de cultures et langues différentes.
Votre roman égratigne « Tejemmaât », une institution à réformer, pourquoi pas à institutionnaliser et à mettre à l’abri de l’archaïsme ? Comme toutes les institutions, elle peut tomber entre de mauvaises mains…
Absolument pas. Je ne l’égratigne pas, mais je déplore l’état dans lequel elle est. Je crois que nous sommes arrivés à une période dans laquelle nous avons besoin de cette institution qu’il ne faut pas réformer, mais qu’il faut institutionnaliser et moderniser.
Nous sommes baignés dans la culture du je-m’en-foutisme et le culte de la personne et avons délaissé les belles et bonnes valeurs de Tajmaât faites d’esprit de sagesse, de communication, de débat, de consultation, d’apprentissage, de résolution de problèmes divers, et surtout d’esprit communautariste.
A l’ombre de l’exclusion et de l’indifférence auxquels nous sommes acculés, nous ne pouvons qu’être unis contre la centralisation des pouvoirs et aussi contre les constellations qui menacent notre intégrité et notre moi collectif et ce en reconquérant nos chères valeurs ancestrales.
« Nous sommes une énigme insoluble… », votre façon de dire que celui qui ne sait pas d’où il vient ne saura pas où il va ?
À travers cette question, je découvre ce que je dis sans penser à ça. Ce qui est magique dans le monde de l’écriture est l’écho de nos lecteurs qui par leurs perceptions nous font découvrir des choses que nous avons écrites, mais pas forcément comme nous les voyons nous-mêmes. Chacun a ses antécédents psychologiques et son expérience de la vie et voit les choses différemment.
Ce qui veut dire que la démarche de l’écriture n’est jamais achevée au seul moment de la finalisation de l’écrit, mais elle se complète au moment de sa lecture surtout lorsque la lecture est active, c'est-à-dire que le lecteur réfléchit et donne sa perception de ce qui est écrit.
Énigme insoluble parce que, aussi, nous n’avons jamais pu résoudre la problématique de notre union, étant membres d’une seule société, étant également des humains qui n’arrivent jamais à vivre en harmonie entre nous-mêmes.
Les points de suspension (…) ont la part belle dans votre texte, à quoi cela est-il dû ?
Laissez-moi suspendre un petit peu ma réflexion… En écrivant, on pense et on réfléchit et quand on pense et on réfléchit, on suspend parfois nos idées, comme pour marquer nos arrêts, choisir ses mots, prendre des souffles, respirer, et puis redémarrer. C’est comme la parole. Il se trouve qu’on marque des pauses avant de reprendre parole. C’est aussi une manière d’impliquer le lecteur et de stimuler sa curiosité et d’attiser sa soif quant à ce qui suit. C’est aussi une démarche d’écriture qui s’apparente au jeu théâtral.
Le roman s’achève avec un énième épilogue sans espoir, d’où viendra-t-il si tous nos romans, films et autres contes n’ont que des fins dramatiques ?
C’est vrai que plusieurs auteurs algériens ont beaucoup écrit sur la désillusion et le désespoir. Des Fleuves Détournés, des Collines Oubliées, des Chemins qui montent…etc. Mais en vérité ces mêmes récits recèlent une volonté inconsciente de revivre l’espoir. On ne fait qu’analyser le mal, le défouler, extérioriser tant de refoulements, pour enfin nous purger. C’est vrai que ceci a une part d’influence sur notre conscience collective, mais c’est une description de la réalité sans la travestir.
Toutefois, il est important qu’on produise des récits où le beau rêve soit de mise, où la beauté soit savourée, où l’amour soit possible, où les idées soient appréhendées. Je suis de ceux qui croient que l’art peut changer la société pourvu que celle-ci y adhère.
Quelques mots sur la perception du public, son accueil et les activités avec lesquels vous comptez accompagner cette sortie ?
Jusqu’à présent je n’ai reçu que quelques échos puisqu’il est publié en France seulement. On me dit que mon récit est triste, mais plein de métaphores et de belles images. Que j’ai très bien cerné mes personnages qui véhiculent plusieurs messages.
La sortie en elle-même est un exploit. Toutefois, je crois que le travail de promotion incombe en premier lieu à mon éditeur qui doit faire valoir sa stratégie de travail afin que mon livre ait une place. Il est à relever qu’il est très difficile pour nous, jeunes auteurs, de nous frayer un chemin dans ce domaine.
Entretien réalisé pour Kabyle.com par : AJQAS


