Le CEM Larbi Meziane du village de At Yani a accueilli la neuvième édition la fête du bijou kabyle. Placée sous le signe de la détresse, cette activité se propose en même temps de signer la « résurrection » d’une tradition dont les origines datent du 14ème siècle pour la région de At Yani. D’une exceptionnelle hospitalité, les organisateurs, exposants et responsables racontent volontiers les difficultés aigues qu’ils rencontrent, mais aussi toute la passion qu’ils portent pour le bijou. Cette passion les fait tenir bon, aller de l’avant et imaginer des solutions pour sauvegarder et promouvoir l’artisanat du bijou. Un art fortement créatif, expressif et original, qui est aussi un pilier de la culture autochtone berbère et de sa mémoire collective immémoriale.

Initialement, on avait prévu d’exposer dans la maison de jeunes dans le village, en plus du CEM. Faute d’exposants, on s’est limité au collège. Mais ce n’est pas nécessairement un point négatif. Mohammed Senhadj, le chargé de communication de la fête, explique que cette année, « les vendeurs de bijou fantaisie » sont absents. Cette « décantation qualitative » est « naturelle » et non pas forcée, ce qui réjouit le responsable. L’esprit du festival, c’est de faire ressortir l’authenticité, âme de la tradition du bijou d’At Yani. Et c’est tout à l’avantage de la fête de voir ses exposants refléter la qualité.
Un festival, pourquoi ?
« Ce n’est pas une foire, c’est un festival du bijou. Même si des artistes d’autres secteurs artisanaux exposent, le festival est véritablement orienté bijou ». C’est au début de notre entretien avec lui que M. Senhadj met les points sur les i. Mais la spécificité de la neuvième édition, c’est d’être placée sous le signe du cri de détresse : « de grâce, ne me laissez pas mourir ! ». On veut ainsi sensibiliser les pouvoirs publics sur les difficultés et les dangers qu’encoure notre patrimoine national commun. Pour Mohamed Senhadj, c’est d’ailleurs la culture dans sa globalité qui doit être relancée dans la région. Il voit dans la réfection de la maison des jeunes, laissée à l’abandon depuis sa création en 1998, une possibilité de la transformer en un lieu qui servira le mieux les besoins des artisans. Elle pourrait devenir une maison de tourisme et de l’artisanat ou un musée vivant pour homologuer les modèles de bijouterie, lutter contre le copiage et, à terme, créer un label.
Il signale aussi que le festival ouvre ses portes au bijou targui de Tamanrasset. On expose une œuvre originale et nouvelle, de l’artiste Azougli : Le mariage du bijou touareg et du bijou kabyle, symbole de la magnifique union du désert et de la mer. C’est avec orgueil et enthousiasme que M. Senhadj nous fait visiter le festival pour lequel il n’a ménagé aucun effort, en commentant les différentes expositions.
Des difficultés à n’en plus finir, des chiffres pour le dire
Mais il est vrai que les prix des bijoux est exorbitants. Pour un citoyen touchant le salaire minimum de 15 000 DA par mois, c’est un luxe de se payer une parure pour 16 000 DA. Un adepte des bijoux kabyles se souviendra qu’une parure semblable coutait à peine 1 500 DA il y a 3 ou 4 ans. Alors que s’est-il passé ? « Le facteur qui a propulsé le bijou dans le gouffre est la cherté de la matière première », explique Mohamed Senhadj. Les artisans que nous rencontrons sur place sont formels : c’est bien le problème principal qui se pose aux fabricants de bijouterie authentique de At Yani. « Les gens se plaignent des prix que nous affichons. Savent-ils que la matière première est importée ? C’est la bourse qui détermine le prix à l’internationale ; le prix de l’argent est résultat de la spéculation. Le prix auquel AGENOR [la société nationale algérienne qui importe l’argent, NDLR] achète l’argent se reporte inévitablement sur notre travail ». Actuellement, l’or coute autour de 120 000 DA/kg.
Pire encore. Par moments, même à ce prix vertigineux, les artisans n’en trouvent pas sur le marché. Tous ceux qu’on a rencontrés se souviennent de la période cauchemardesque du début 2011, où AGENOR renvoyait ceux qui venaient s’approvisionner. « Comme par hasard. Ils [AGENOR] ont rendu l’argent disponible juste avant la fête du bijou. Personnellement, je ne crois pas à la pénurie. D’ailleurs en périodes de manque, on retrouve de l’argent brut au marché noir. Il coute jusqu’à 140 000 DA le kilogramme », raconte un bijoutier sur place.
Après la cherté de la matière, c’est le poids de la fiscalité qui est pointé du doigt en termes de difficultés. Il faut savoir que le statut professionnel des artisans diffère de celui des autres commerçants : ils n’ont pas de registre de commerce mais une carte d’artisan. Pourtant ils payent les impôts, ils cotisent à la CNAS et la CASNOS, ils payent l’IRB (’impôt sur le revenu Global), l’IBS (impôt sur les bénéfices des sociétés) et le G50. Il y a quelque temps, ils ont d’ailleurs fait une grève, qu’ils ont fait suivre d’une demande d’exonération d’impôts auprès du ministre de la culture. Ils attendent toujours qu’on donne suite à cette revendication.
L’absence du tourisme a aussi joué un rôle négatif dans l’activité du bijou. « Dans les années 80, les allemands venaient ici et le secteur du bijou kabyle était vigoureux », nous explique-t-on sur place. Le terrorisme a mis fin au tourisme international, puis a spécifiquement rendu la Kabylie insécurisée. Cela a affecté directement les ventes et les revenus.
La contrefaçon est également citée, étant un problème pour tout travail pur et authentique comme l’activité artisanale de At Yani. A cause de la conjoncture positive des années 70-80, le village de At Yani a fait appel à de la main d’œuvre de villages avoisinants, comme Boghni. La compétence acquise, on produit désormais des bijoux kabyles à Boghni, mais selon les artisans sur place, c’est de la contrefaçon. Une concurrence dangereuse et déloyale pour les artisans que nous rencontrons.
Ces difficultés se reflètent dans les chiffres. Mohamed Senhadj cite de source officielle que At Yani comptait 425 artisans à la fin des années 1980. L’activité de ces artisans générait diverses sous-traitances, comme le taillage du corail par exemple. Ainsi, le nombre de personnes qui vivaient directement ou indirectement du bijou était de 7 500, soit 60% de la population du village. En 2011, les artisans ne sont plus que 147, et ils se démènent dans de terribles difficultés.
Enfin, notons qu’être artisan du bijou, c’est aussi un choix qu’on peut payer de sa santé. Hassan raconte : « On est trop souvent assis, ce qui fait mal au dos. D’ailleurs on finit tous ventripotents », ironise-il. « Pour l’effort visuel qu’implique notre travail, il nous faut aussi de bonnes lunettes, or elles ne sont pas disponibles ici ».
Le soutien réservé au le festival : des avis partagés
Le festival a été soutenu par le ministère du tourisme et de l’artisanat et la corporation des bijoutiers. Mohamed Senhadj, en tant qu’organisateur, est satisfait de l’appui des autorités et de leur implication, surtout au niveau local. « Nous avons la chance d’avoir un maire à notre écoute. Nous remercions M. Boumaza infiniment pour l’attention accordée à la corporation des bijoutiers et l’importance qu’il donne au bijou d’At Yani. Nous espérons d’ailleurs que le festival sera un déclic pour la relance des activités culturelles et même sportives ». C’est pour la symbolique que le festival sera clôturé par un match amical de football entre des véterans de At Yani et des anciens joueurs de la JSK.
Les artisans sur place ne voient pas le soutien de cet œil. Madjid, un exposant, déplore l’absence des structures étatiques telles que la wilaya et ministère de la culture. Il n’y a pas d’hébergements pour les visiteurs, ni pour les invités, venus des quatre coins du pays. Pour Madjid, « l’absence des médias est notoire, il n’y a quasiment pas eu de médiatisation de l’événement. Ceux qui viennent ici sont là parce qu’ils connaissent déjà ou parce qu’on les en informe de bouche á oreille. Même BRTV ne s’est pas déplacée pour nous couvrir». Madjid compare avec le festival de Timitar Agadir, apparemment un énorme succès, mais où les autorités et les médias étaient beaucoup plus impliquées, selon notre interlocuteur.
Un peu, beaucoup, passionnément
La passion et l’amour semblent pour ainsi dire absents dans le monde d’aujourd’hui. Mais le festival d’At Yani n’en manque pas; ici on a l’immense privilège de rencontrer ceux qui aiment passionnément ce qu’il s font, pour le meilleur et pour le pire. Kamel Hamami est un jeune artisan qui vient d’avoir trente ans. Généreux, fortement sympathique, modeste, c’est un créateur passionné et talentueux. Il a hérité de d’un savoir-faire transgénérationnel dans sa famille. A cause de son don, Kamel est très tôt surnommé Hpicha par son grand-père, en référence étant celui qui a ramené l’art du bijou à At Yani. Au témoignage de tous, Kamel est adroit et efficace : « Il ne bosse que la nuit. Il abat un boulot monstrueux et il est original ». « Il prend volontiers deux ou trois bières pour améliorer sa créativité », plaisantent ses amis autour. Mais qu’est-ce qui inspire Kamel dans son travail ? Il est catégorique : la beauté. Il a à son actif un magnifique collier, dont on prend plusieurs photos jointes ici. « C’est une belle femme qui me l’a inspirée. Je l’ai vue lors de son mariage, et j’ai tout de suite imaginé ce collier ».
Au-delà d’un art, une culture
Pour Kamel, comme pour les artisans de At Yani, l’argent est matière vivante. En tant que tel, il ne supporte pas le mensonge, la duperie ni la falsification. La mentalité moderne étant celle de l’argent facile, les sages percepts ancestraux sont mis à rude épreuve. Le secteur de la production propre et authentique se fait concurrencer par les bijoux à base de faux alliages (argent mélangé à l’aluminium issu de cannettes de bière usagées, un concept à la mode vue la conjoncture tristement alcoolique que connait notre région). Mais pour Kamel et son frère, les principes restent ce qu’ils sont, et ils traversent les temps : « L’argent [la matière brute] te traitera comme tu le traites. On ne réussit pas [à long-terme] dans la tromperie ». Et son frère Madjid donne un exemple : « Nous, on authentifie nos produits. Nous faisons porter un cachet sur nos bijoux prouvant qu’ils sont 100% argent. C’est un contrôle et un service que nous payons. Il est malheureux de voir certains shunter l’authentification et vendre des faux bijoux kabyles moins chers que nous, mais c’est ainsi que nous sommes faits ». L’authenticité des Hamani est fascinante, comme un air frais d’une époque où la bonne volonté était la norme naturelle dans les sociétés humaines. Nous restons admiratifs lorsque Kamel nous raconte comment se passe, chaque samedi, le marché de l’argent. Ici on fait de la vente de bijoux à des revendeurs, quelques fois en grandes quantités. « On vend des bijoux mais on se fait payer la semaine d’après. La personne qui a acheté doit voir si les bijoux correspondent à ce qu’elle cherche. Et puis ce sont des relations de longue date qui se tissent entre les participants du marché ». Encore une fois, la tricherie n’a pas de place dans ce marché traditionnel : « ur nxeddem ara ssuq n yiwen was, nxeddem ssuq n kul as. Ce n’est pas un marché d’un jour, c’est le marché de toujours ». Et toujours, par opposition à un jour, c’est le long-terme et non le court-terme, c’est l’honnête et non l’immoral, c’est la qualité et non la tricherie, c’est le durable, le vrai, l’autochtone, le kabyle. C’est avec la chair de poule que nous arrivons au fond des choses : Le bijou, ce n’est pas seulement une activité artistique de génie populaire créatif. C’est l’expression d’une mentalité, d’un civisme, d’une culture. Elle traduit un état d’esprit, une relation qu’on les gens entre eux. C’est tout cela, que l‘activité raffinée de At Yani renferme et soutient à la fois.
Des solutions
Profondément impliqués dans leur profession et les facteurs qui l’influencent, les artisans sont étonnants de perspicacité et savent proposer des ouvertures à leurs problèmes. Ils semblent souvent largement en avance sur les politiciens et les pouvoirs publics, dont c’est le rôle, pourtant, d’analyser et de rechercher les moyens d’actions à mettre en œuvre face aux problèmes rencontrés. Voici donc quelques idées à méditer, émises par les artisans, et auxquelles il serait bon que nos responsables réfléchissent :
- Pour favoriser l’écoulement et la vente, on propose d’organiser beaucoup plus de foires. Il faut cependant les renforcer par la publicité et la couverture médiatique.
- On parle aussi de l’importance de l’encouragement de la formation de jeunes artisans. Une mesure a déjà été prise dans ce sens : l’état accorde une fiscalité de 5 000 DA avec un cahier des charges, en échange de quoi l’artisan doit former un ou deux apprentis.
- Pour lutter contre la contrefacon, l’état doit instaurer des procédures de contrôle d’authenticité de l’argent dans les bijouteries et chez les fabricants. Il est à noter que c’est le cas pour l’or mais pas pour l’argent.
- Le thème du tourisme revient beaucoup dans les propos des artisans et de Mohamed Senhadj comme facteur indissociable à l’essor du secteur du bijou pour lequel la région est réputée. M. Senhadj est décidé à mettre ses énergies à la recherche de solutions pour relancer le tourisme, et nous invite à revenir le voir pour faire un reportage sur le tourisme dans les At Yani, au mois de Septembre. Un rendez-vous qui nous honore et que nous ne manquerons pas.
- Sur le plan juridique, il est important d’attribuer un statut légal et professionnel aux artisans, qui pourront ainsi défendre leurs droits, par exemple combattre le marché parallèle.
- Citons enfin notre modeste proposition personnelle en dernier lieu. Un état dont les caisses sont pleines ferait un geste salvateur sans égal en subventionnant au moins conjoncturellement le prix de l’argent brut. Si un savoir-faire artisanal vient à disparaitre, il ne ressuscite pas. Le sauver un n’a pas de prix.
Samia Ait Tahar








Commentaires
UN HÉRITAGE JUDÉO-BERBÈRE.
Voilà un art transgénérationnel qui symbolise un héritage de souche judéo-berbère transmis de génération en génération par la présence ancienne et assez marquée des juifs dans cette région de Kabylie.Les autorités antisémites algériennes le savent probablement et alors ils détournent leur attention de cette célèbre fête traditionnelle. Contrairement à celles du Maroc pour lesquelles ce type d'héritage est une partie intégrante de la culture nationale.
liberté
demande
bonjour pourriez vous me dire a quand le prochaine salon du bijoux berbere merci
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