Ali SAYAD
15/12/2002, 03h58
Belaïd Aït-Ali, son nom d’état civil Belaïd IZARAR, fut le premier écrivain kabyle d’expression kabyle. Il mourut le 12 mai 1950 dans le pavillon des incurables d’un hôpital en Oranie, loin de son pays natal. Ses « Cahiers » sont l’œuvre posthume de cet inconnu qui naquit en 1909 à Azrou-ou-Kellal (Azr’ uqellal). Ses errances, - elles avaient commencé tôt, au gré des affectations de sa mère, première institutrice kabyle - l’ayant ramené au pays, Belaïd fréquenta l’école publique d’Azrou mais n’y obtint pas le CEP (certificat d’études primaires), n‘ayant pas été « présenté ». A quinze ans, le voilà lancé dans la vie. On le marie contre son gré et, peu de temps après, la jeune femme bien plus âgée que lui fut renvoyée. Dans le texte qui suit, Bélaïd met en scène deux fillettes de sept huit ans, l'une rousse, l'autre brune. La traduction française, on la doit aux Révérends Pères J.-M. Dallet et J.-L. Degezelle. C’est ce dernier qui poussa Bélaïd à l’écriture kabyles pour raconter « les innombrables Timouchouha » [contes] de son pays.
Bélaïd est très observateur des villageois et des villageoises d'Azrou. Très curieux, il est toujours à l'écoute de ce qui se dit et se fait jusqu'aux faits, gestes et dires de nos chères petites filles qui ne font que reproduire ce qui se fait et se dit à la maison. Ca fait partie de notre patrimoine aussi.
La parole est à Belaïd :
"LA PREMIERE a sept ou huit ans, haute comme un galet de rivière, elle a une chevelure éclatante, rouge comme le henné, une petite figure grenée de taches de rousseur, comme un oeuf de perdrix. Ses petits yeux, vifs, bleus, lancent des éclairs quand elle se met en colère. Elle a la bouche petite, mais bien capable, quand elle avance et tord les lèvres, de verser des torrents d'atrocités pour les adresser à l'une ou à l'autre des fillettes."
"LA SECONDE est du mêùe âge, de la même taille, un peu noireaude, mais charmante, avec des cheveux ailes de corbeau mais souples comme la soie qu'elle laisse tomber sur le nez pour impressionner ses adversaires. Quand elle se campe sur ses petites jambes avec les mains sur les hanches, tire la langue et se la mord, il ne lui reste plus qu'à lâcher ses répliques pour qu'on assiste à une séance de... poésie chantée !"
"Jusqu'à maintenant elles ont joué dans la plus bienheureuse tranquilité près des maisons de leurs parents et des voisins, dans la ruelle : avec des cailloux, elles ont construit des maisonnettes, fait et refait la toilette de leurs poupées; en bonnes voisines, elles ont échangé des confidences sur leur mari, sur leur soucis d'éducatrices, sur le ravitaillement et le marché noir; bref, tout allait bien."
"Tout à coup, - tout arrive, vous savez, - ce fut aussi brusque qu'un tremblement de terre... L'une des deux avait dû démolir la "maison" de l'autre ou lui déchirer sa "fille" en deux, voilà que l'autre se lève... à moins que ça ne soit les deux qui aient bondi en même temps : elles commence par rajuster leur ceinture, prennent du large pour mieux se tenir en respect, se mieux voir et mieux écorcher en paroles, s'en dire enfin de toutes les couleurs".
"Après des crachotements préliminaires de part et d'autre, le feu était au poudre :
"- Dis donc, toi, est-ce que la rue est à ton père ?
"- Dis-donc, toi, est-ce qu'elle est au grand-père de ton père, par hasard ?
"- Au grand-père de mon père ?... Dieu brûle l'ascendance du parentage des ancêtres des aïeux de ce fameux grand-père du père de ton père, morveuse, pourriture !...
"- Qu'il consume la graine, la racine, les rejetons et les produits des parents des parents de tes parents, baveuse, torte négresse !...
"- Grande fourmi rouge !...
"- Moricaude !...
"- Grelée !...
"- Bouffon ambulant !...
"- Vérolée !...
"- Vérolée ? qu'elle aille dans ta tête, ta santé, ta force et tes yeux, la vérole ! Tu seras morte quand tu sera comme moi, et encore ! Tu n'arriveras même pas à grandir !...
"- C'est toi qui restera pour compte, nabote ! Ta figure, misère ! mais tu ne l'as pas vue ! Je ne voudrais pas que ma chèvre ait une fille comme toi, zyeux de chat !...
"- Le chat ? qu'il te grignote le ventre et te dévore les yeux ! Vite que tu disparaisses sans laisser de trace, qu'on te ramasse en petits morceaux ! Et ça ose parler ! Tu n'as pas honte, tu ne rougis pas ?... La fille de celle qui vend son ménage au détail !...
"- ... Qui vend son ménage ?...
"(Elle se met à tourner en rond, sur un pas de danse, en battant des mains à sa propre chanson : A-la-la-la ! A-la-la-la ! Ouis, elle se campe devant l'autre, tire bruyamment un crachat qu'elle pose sur sa paume et, le lançant le plus loin possible :)"
"- On a pas le droit de se mépriser... Elle vend ses provisions ?... Vivement ta disparition, et que tu sois grillée, torturée, réduite en poussière, désintégrée !... Avec un peu de pudeur, tu te tairais, fille de ...
"Après celà, qu'ont-elle bien pu ajouter en fait d'injures explosives ? Toujours est-il que cela va tourner mal. L'une des deux se baisse et ramasse une pièrre; l'autre ramasse aussi une pierre; la première relève le bas de sa robe et le retient entre ses dents; l'autre en fait autant pour ses cheveux qui la gênent ; l'une lève la main armée en arrière pendant que l'autre dépose un baiser sur son caillou... Soudain ,
Voix de femme, (à l'intérieur d'un passage) :
"- Viens ma chérie, ne te dis**** donc pas avec une fille qui aurait l'âge d'être ta mère !
Voix d'une autre femme, (dans une autre maison) :
"- Viens ma chérie, celle-là, elle a l'âge de ta grand-mère !...
Bélaïd est très observateur des villageois et des villageoises d'Azrou. Très curieux, il est toujours à l'écoute de ce qui se dit et se fait jusqu'aux faits, gestes et dires de nos chères petites filles qui ne font que reproduire ce qui se fait et se dit à la maison. Ca fait partie de notre patrimoine aussi.
La parole est à Belaïd :
"LA PREMIERE a sept ou huit ans, haute comme un galet de rivière, elle a une chevelure éclatante, rouge comme le henné, une petite figure grenée de taches de rousseur, comme un oeuf de perdrix. Ses petits yeux, vifs, bleus, lancent des éclairs quand elle se met en colère. Elle a la bouche petite, mais bien capable, quand elle avance et tord les lèvres, de verser des torrents d'atrocités pour les adresser à l'une ou à l'autre des fillettes."
"LA SECONDE est du mêùe âge, de la même taille, un peu noireaude, mais charmante, avec des cheveux ailes de corbeau mais souples comme la soie qu'elle laisse tomber sur le nez pour impressionner ses adversaires. Quand elle se campe sur ses petites jambes avec les mains sur les hanches, tire la langue et se la mord, il ne lui reste plus qu'à lâcher ses répliques pour qu'on assiste à une séance de... poésie chantée !"
"Jusqu'à maintenant elles ont joué dans la plus bienheureuse tranquilité près des maisons de leurs parents et des voisins, dans la ruelle : avec des cailloux, elles ont construit des maisonnettes, fait et refait la toilette de leurs poupées; en bonnes voisines, elles ont échangé des confidences sur leur mari, sur leur soucis d'éducatrices, sur le ravitaillement et le marché noir; bref, tout allait bien."
"Tout à coup, - tout arrive, vous savez, - ce fut aussi brusque qu'un tremblement de terre... L'une des deux avait dû démolir la "maison" de l'autre ou lui déchirer sa "fille" en deux, voilà que l'autre se lève... à moins que ça ne soit les deux qui aient bondi en même temps : elles commence par rajuster leur ceinture, prennent du large pour mieux se tenir en respect, se mieux voir et mieux écorcher en paroles, s'en dire enfin de toutes les couleurs".
"Après des crachotements préliminaires de part et d'autre, le feu était au poudre :
"- Dis donc, toi, est-ce que la rue est à ton père ?
"- Dis-donc, toi, est-ce qu'elle est au grand-père de ton père, par hasard ?
"- Au grand-père de mon père ?... Dieu brûle l'ascendance du parentage des ancêtres des aïeux de ce fameux grand-père du père de ton père, morveuse, pourriture !...
"- Qu'il consume la graine, la racine, les rejetons et les produits des parents des parents de tes parents, baveuse, torte négresse !...
"- Grande fourmi rouge !...
"- Moricaude !...
"- Grelée !...
"- Bouffon ambulant !...
"- Vérolée !...
"- Vérolée ? qu'elle aille dans ta tête, ta santé, ta force et tes yeux, la vérole ! Tu seras morte quand tu sera comme moi, et encore ! Tu n'arriveras même pas à grandir !...
"- C'est toi qui restera pour compte, nabote ! Ta figure, misère ! mais tu ne l'as pas vue ! Je ne voudrais pas que ma chèvre ait une fille comme toi, zyeux de chat !...
"- Le chat ? qu'il te grignote le ventre et te dévore les yeux ! Vite que tu disparaisses sans laisser de trace, qu'on te ramasse en petits morceaux ! Et ça ose parler ! Tu n'as pas honte, tu ne rougis pas ?... La fille de celle qui vend son ménage au détail !...
"- ... Qui vend son ménage ?...
"(Elle se met à tourner en rond, sur un pas de danse, en battant des mains à sa propre chanson : A-la-la-la ! A-la-la-la ! Ouis, elle se campe devant l'autre, tire bruyamment un crachat qu'elle pose sur sa paume et, le lançant le plus loin possible :)"
"- On a pas le droit de se mépriser... Elle vend ses provisions ?... Vivement ta disparition, et que tu sois grillée, torturée, réduite en poussière, désintégrée !... Avec un peu de pudeur, tu te tairais, fille de ...
"Après celà, qu'ont-elle bien pu ajouter en fait d'injures explosives ? Toujours est-il que cela va tourner mal. L'une des deux se baisse et ramasse une pièrre; l'autre ramasse aussi une pierre; la première relève le bas de sa robe et le retient entre ses dents; l'autre en fait autant pour ses cheveux qui la gênent ; l'une lève la main armée en arrière pendant que l'autre dépose un baiser sur son caillou... Soudain ,
Voix de femme, (à l'intérieur d'un passage) :
"- Viens ma chérie, ne te dis**** donc pas avec une fille qui aurait l'âge d'être ta mère !
Voix d'une autre femme, (dans une autre maison) :
"- Viens ma chérie, celle-là, elle a l'âge de ta grand-mère !...