PDA

Voir la version complète : Rapports Homme-femme


tafat
22/11/2002, 15h57
Essai d’une étude de la condition et des rapports homme-femme en Algérie à travers une approche socio-historique
PAR :SABRINA OUMERZOUK

Le statut de la femme en Algérie est un sujet qui m’intéressait d’aborder et de mieux comprendre depuis fort longtemps déjà, et ce, pour plusieurs raisons : Algérienne et femme ayant vécu en Algérie, et en France, avec une formation scolaire francophone dans un pays arabophone, j’ai eu, par ce biais, la possibilité d’acquérir une double culture qui me permet aujourd’hui (du moins, je l’espère) d’avoir un regard plus critique sur la place et le rôle réservés par la société à la femme Algérienne.
En effet, au cours de mon " vécu " algérien, dans ma vie quotidienne, familiale et sociale, il m’est arrivé de côtoyer des personnes de différents milieux, d’assister à des discussions, lors de réunions familiales, de mariages, de fêtes etc..., et de cela, j’en retiens aujourd’hui un point essentiel : La place et le rôle de la femme n’ont jamais été abordés sérieusement, et surtout n’ont jamais été remis en cause.
Tout se passe dans les esprits des uns et des autres, comme si le rôle de l’homme, et la place de la femme était une situation allant de soi, une situation normale.
En partant d’un certain nombre de constats et de paradoxes, j’en suis venu à me poser un certain nombre de questions auxquelles je tenterais de répondre dans ce travail.

Le premier constat que l’on tire de l’observation de la société algérienne, est que celle-ci est basée sur des rapports hiérarchiques où le groupe domine l’individu, où l’âgé domine le jeune, l’homme la femme. De cela, il en résulte un statut inférieur de la femme qui l’ exclue de la vie publique, et exacerbe un certain comportement phallocratique, voire misogynique, de la part de l’homme(voir note1).
Paradoxalement, la femme est omniprésente dans le discours masculin, de même qu’elle est le pilier central de la famille avec une mère ayant une autorité incontestée sur le foyer(2).
Pourquoi donc cette infériorisation de la femme, son exclusion et son omniprésence, sa " faiblesse sociale " et son pouvoir familial ?
Cette situation est-elle due au système patriarcal qui domine la majorité des sociétés humaines ? Est-elle due à la religion musulmane qui se veut être, selon les religieux une codification de l’organisation sociale et politique(3) ? Ou est-elle la ****équence d’un rapport de pouvoir où la peur d’être dominé conduit à la domination de l’autre, dans un schéma de pensée qui se construit par opposition-exclusion, et non par négociation-intégration ?.

(1) - Les témoignages recueillis par Fadéla M’’rabet dans " La femme algérienne, suivi de Les algérienne ", Paris, Maspero, 1983, 299p., sont à ce sujet assez éloquents. Nous enverrons quelques uns dans les développements suivants.
Le rapport de la fédération internationales des ligues des droits de l’homme (F.I.D.H.) dans " la situation de la femme en Algérie "in " Algérie, le livre noir ", Paris, la Découverte, 1997, 254p., P. 98 à 110 , dénonce également les comportement masculin envers les femmes sur les lieux de travail, p.103.
(2) - Abdelwahab Bouhdiba, dans " La sexualité en Islam ", Paris, P.U.F., 1975 (1ère éd.), 1982 (2ème éd.), 320 p., parle d’un véritable royaume des mères P. 261.
(3) - En effet, la conception traditionnelle, chez les autorités religieuses musulmanes est, que celui-ci est " Din wa dawla, Dins wa dunya " - religion et Etat, religion et vie - c’est-à-dire organisation politique et sociale. Voire Nouredine Saadi " La femme et la loi en Algérie ", Casablanca, le Fennec (collection Femmes Maghreb - UNU / WIDER),k 1991, 180 p., P. 24.

On peut également se demander quelles peuvent être les ****équences psychologiques des rapports de l’homme avec la femme, de la femme avec l’homme et de la femme avec la femme, dans la mesure où nous sommes en présence d’un système de hiérarchie-domination qui s’acquiert à l’enfance(4) pour transformer une relation innée d’intégration(5) (entre la mère, le père et les enfants) en une relation acquise d’exclusion(6), qui perdure à l’âge adulte et se reproduit par l’éducation.
Pour finir, il serait bon de se demander si un tel système est sans ****équences " pathologiques ", et si tel est le cas, quelles peuvent alors être les solutions que l’on peut apporter afin d’éviter, d’enrayer lesdites pathologies.


Pour répondre à toutes ces questions, le travail effectué s’est basé sur des ouvrages généraux concernant la femme en pays musulmans pour tenter d’appréhender la conception qu’ont d’elles les hommes arabo-musulmans, ensuite sur des ouvrages plus spécifiques à la femme Algérienne afin de mieux comprendre sa situation, et son environnement, ainsi que sur des travaux d’enquêtes concernant le travail de la femme et sa condition dans le Constantinois ; les témoignages écrits, tirés d’ouvrages de femmes algériennes, ou verbaux recueillis après un court séjour à Marseille m’ont également aidé à élaborer ce travail, sans oublier l’apport de ma propre expérience familiale, ainsi que celui d’ouvrages de psychologie et de psychanalyse.
En effet, il me semblait utile de consulter ces ouvrages afin de tenter de mieux comprendre dans la mesure du possible, puisque ces matières ne sont pas de ma compétence, les rapports homme-femme sous l’angle psycho-psychanalitique.


Le sujet traité sera ainsi découpé en deux grandes parties. L’une destinée à comprendre les causes d’un moi masculin survalorisé, à travers l’analyse du système patriarcal, et l’autre destinée à saisir les effets de ce système patriarcal tant sur la pensée masculine que féminine.


(4) - Notamment par l’éducation différenciée des jeunes enfants, filles et garçons, comme en témoigne le Docteur Mohamed Sijelmassi dans " Enfants du Maghreb entre hier et aujourd’hui " et Mathéa Gaudry dans " La société féminine au Djebel Amour et au Ksel ", (étudede sociologie rurale nord-africaine), Alger, société algérienne d’impressions diverses, 1961, ........p., P. 125 à 221.
(5) - En effet, selon Françoise Couchard dans " Le fantasme de la séduction dansla culture musulmane - mythes et représentations sociales - ", Paris, PUF, 1994, 305 p., et le Docteur M. Sijelmassi, op. cit., l’enfant, qui né, reste psychologiquement rattaché à sa mère. De la naissance, jusqu’à l’âge de 3 - 4 ans, l’enfant ne se différencie pas de sa mère, il n’y a donc pas, à ce stade de son existence, ce sentiment de hiérarchie ou de domination.
(6) - Dans la mesure ou l’exclusion n’est pas " naturelle " mais est le résultat de l’environnement social et éducatif.

PREMIERE PARTIE
Les Facteurs Exogènes d’un sur-moi masculin

En Algérie, la pensée masculine est une pensée relativement " dominatrice " basée sur le principe que l’homme est l’élément supérieur de la société et la femme l’élément inférieur.
Cette pensée est issue du système patriarcal qui régit la société algérienne.
En effet, le patriarcat est un système d’organisation familiale et sociale fondé sur la prépondérance de la descendance des mâles et le pouvoir exclusif du père(1).


La naissance de ce système remonte à une époque relativement indéterminée(2), malgré cela, nous pourrons tenter d’étudier le processus de son émergence et son influence sur l’organisation de la famille et des rapports sociaux - Chapitre I - ainsi que les raisons de son maintien à travers le rôle d’une " certaine forme " d’histoire

(1) - Définition donnée par le dictionnaire Larousse
Elle correspond, certes, au système patriarcale méditerranéen, mais en Afrique, on peut également observer un autre type de patriarcat dans lequel le pouvoir repose sur le frère du père, l’oncle, lorsque ce dernier meurt.
(2) -Dahbia Abrous, " L’honneur face au travail des femmes en Algérie ", Paris, l’Harmattan, 1989, 312 p., P. 17.

tafat
22/11/2002, 15h59
CHAPITRE 1
Le patriarcat comme système d’organisation familiale et sociale.

Le patriarcat, qui régit encore aujourd’hui un grand nombre de sociétés, est un système qui n’a pas toujours existé.
Sa naissance remonte à une époque difficilement déterminable, mais le facteur économique ne semble pas étranger à son émergence - Section 1 - né à une époque très ancienne, il a fini par structurer la famille et la société - Section 2 - et par devenir un système de pouvoir autoritaire - Section 3 -.


Section 1 - L’économie comme facteur d’émergence du patriarcat.


Comme nous l’avons dit plus haut, le patriarcat n’a pas toujours existé. Il semble bien que le facteur économique ait joué un rôle déterminant dans son émergence. Ainsi, nous serions passé, selon certains auteurs, de la matrilinéarité à la patrilinéarité - Paragraphe A - puis de la patrilinéarité au patriarcat - Paragraphe B - en fonction de l’évolution du système économique.

§ A - De la matrilinéarité à la patrilinéarité :


En partant de l’observation des sociétés humaines, le premier constat que l’on peut faire est que la majorité de ces sociétés sont basées sur un système de division sexuelle de l’espace et des rôles, plus ou moins accentué, plus ou moins rigoureux, mais toujours présent, sinon dans les faits, du moins dans les esprits.
Cette division des rôles et de l’espace " a abouti à produire entre les sexes un rapport social hiérarchisé de domination / subordination "qui, parce qu’il est social, n’est donc pas une donnée naturelle que la différence biologique aurait pu expliquer.

Dès lors, l’un des éléments qui peut expliquer l’émergence du patriarcat est sans doute l’élément économique (dans la mesure où " les étapes charnières de ce processus complexes (...) demeurent pour une large part inconnues ". C’est ainsi que, d’après certaines recherches ethnologiques les sociétés de cueillettes et de chasses reposaient sur un système matrilinéaire où " la femme semblait avoir échappé au statut de dominé qui est le sien dans les sociétés civilisées ".


(3) - Ainsi, en Inde, aux Etats-Unis, ou en Israël, les intégristes religieux tiennent un discours relativement proche de celui des islamistes algériens à propos du rôle et de la place de la femme dans leur société.

En Inde " Crémations rituelles des veuves, avortements sélectifs, suicides sous contraintes : La femme Hindoue paie parfois de sa vie la soumission à " l’harmonie cosmique " écrit ainsi Catherine Weinberger-Thomas, Professeur de hindi à l’INALCO dans le nouvel observateur du 5 au 11 avril 1990 " Dieu est-il misogyne ? ", p. 7 ; alors qu’en Israël les ultra orthodoxes tentent d’interdire la mixité sur les plages et considèrent qu’entrer en conversation avec une femme abouti à une fornication

- Elizabeth Schemla, " Le Nouvel Observateur ", op. cit. - cité par Nouredine Saadi dans " La femme et la loi en Algérie ",

La question que l’on peut alors se poser est de savoir à quel moment et pourquoi, il y a eu domination d’un sexe sur l’autre ?.
D’après Mr. le Professeur Piault (Professeur d’anthropologie du pouvoir à Paris 1) il n’y a pas de domination, de pouvoir, d’un groupe sur l’autre, d’une classe sur l’autre, de l’homme sur la femme sans qu’il ait enjeux, et l’enjeux pour l’homme, serait la transmission de sa richesse, de son patrimoine à sa descendance, d’où la nécessité de " contrôler " et de gérer la famille.
Cette nécessité de " contrôler " intervient au moment où l’on passe d’une société de cueillette et de chasse, d’une économie de survie, à une économie marchande d’accumulation des richesses.
Dès lors, la matrilinéarité, que l’on pourrait analyser comme la ****équence de la maternité, en raison du " mystère de la conception " qui engendre le rattachement de l’enfant à sa mère par le pouvoir de vie qu’elle détient et dont est exclu l’homme par ignorance de son rôle joué dans le processus de la naissance6, se transforma en système patrilinéaire lorsque deux éléments, au moins, convergèrent : La prise de conscience du rôle joué par le père dans la conception de l’enfant, et la transformation progressive de l’économie de survie en une économie marchande, nécessitant la connaissance de sa descendance pour l’homme afin de permettre la transmission des richesses accumulées dont lui seul s’en est trouvé, à un moment ou à un autre, chargé.


Cependant, le passage de la matrilinéarité à la patrilinéarité est loin de s’être produit de façon aussi automatique. Ainsi, selon Ernest Borneman " le passage de ce que l’on a appelé le matriarcat au patriarcat et plus particulièrement du clan matrilinéaire à la famille patrilinéaire se fit par un processus extrêmement long et extrêmement complexe au cours duquel certains vestiges du matriarcat se maintinrent obstinément. Tandis que dans la nouvelle conception du mariage, la femme passait dans le clan du mari, celui-ci (le mari) demeurait souvent dans le clan maternel. Mieux encore, même les enfants appartenaient au clan de leur mère. En ****équence, bien que nés dans le clan de leur père comme le voulait le nouveau système de descendance, ils allaient souvent vivre auprès de leur oncle, frère de leur mère. Tout au long de la période transitoire, la composition de la famille fût extrêmement curieuse : Elle était constituée d’hommes et de femmes mais sans leurs enfants puisque ceux-ci appartenaient à leur oncle maternelle, et comportait en revanche des neveux et des nièces puisque ceux-ci étaient dans le même rapport avec le père de famille que ses propres enfants avec le frère de sa femme.

Il est également un fait intéressant à noter : Jamais, semble-t-il, le système matrilinéaire n’a engendré le matriarcat, c’est-à-dire le pouvoir exclusif des femmes sur les hommes à l’inverse du patrilinéarisme qui s’est transformé en patriarcat.


En effet, et toujours selon E. Borneman, qui se fonde sur les clans Grecs et Romains du début du néolithique, qu’il appelle clans matristiques, ceux-ci, dit-il " (...) se distinguaient précisément par le fait que les mères n’utilisaient pas le pouvoir latent dont elles disposaient pour établir une domination sur leurs maris, leurs frères ou leurs fils, c’est précisément en cela que ce système se différencie du patriarcat lequel constitue, au contraire, un authentique système de domination ".


L’idée d’un âge d’or du matriarcat avancée par Morgan et Engels serait donc quelque peu trop hative, ou tout au moins trop générale. Quelque soit la complexité du processus de passage de la matrilinéarité à la patrilinéarité, le constat que l’on peut faire est que celui-ci a abouti au patriarcat.

§ B- De la patrilinéarité au patriarcat :


La patrilinéarité, comme la matrilinéarité ne suppose pas le pouvoir d’un groupe sur l’autre mais uniquement le rattachement d’une descendance à l’un ou l’autre des parents ou groupe familial.
Le patriarcat, lui, suppose, comme nous l’avons déjà dit, le pouvoir du père, du patriarche sur la famille, et par extension sur la femme. C’est un système d’organisation sociale et familiale qui s’est développé tout autour du bassin méditerranéen, en particulier en Grèce et à Rome, pour s’imposer comme modèle dominant à l’échelle mondiale, après le long processus lui ayant donné vie. C’est pourquoi E. Borneman écrit que " (s) ‘ ils (les éléments de ce processus) revêtent une importance particulière en Grèce et à Rome, c’est qu’ils ont modelé la pensée est le comportement des peuples prédateurs européens qui (...) ont conquis, colonisés et exploités la quasi-totalité du monde non européen "


Le patriarcat se trouve donc fortement implanté autour de la Méditerranée et met en place un système d’organisation basé sur la séparation sexuelle des tâches et de l’espace ; système qui va aboutir à l’exclusion de la femme de la sphère publique au profit du seul espace domestique et la prépondérance toujours plus grande de l’homme dans les activités économiques tels que l’élevage, l’agriculture et l’artisanat.

L’accumulation des richesses et les enjeux qui en résultent, c’est à dire leur transmission à sa descendance, ont favorisé la préférence faite aux garçons dans la mesure où, dans un système patrilinéaire, le fils est rattaché à son père, alors que la fille est destinée à quitter son clan pour entrer dans celui de son époux.


Le patrimoine doit donc demeurer au sein du lignage, particulièrement le patrimoine foncier, la terre, qui, dans le milieu rural Algérien, symbolise la lignée d’un homme. D’où également le mariage polygénique destiné à agrandir la famille et à assurer une descendance mâle . L’exemple de ce vieillard Algérien qui épouse successivement plusieurs femmes afin d’avoir un fils (les autres étant morts) et se retrouve avec un jeune garçon de 13 ans alors que sa fille aînée est âgée de 65 ans(11), témoigne de l’attachement du père aux naissances mâles, car les fils seront ceux qui reprendront la terre.

Terre et enfants mâles sont ainsi intimement liés et sont les garants de la survie du lignage, d’où également la pratique du mariage endogame destinée à éviter la dispersion et le morcellement de la terre.


Les alliances matrimoniales deviennent alors un enjeux considérable pour préserver la pérennité du lignage et éviter les erreurs de stratégie foncière. De là, le choix du mari fait exclusivement par le père, ou même l’exhérédation des filles de l’héritage en région berbère ; système coutumier qui survécut à l’arrivée de l’islam, lequel imposait un tiers d’héritage pour les filles, et qui ne fut supprimé qu’en 1984 avec l’adoption du nouveau code de la famille.


A ce sujet, Khalida Messaoudi, professeur de mathématique, parlementaire Algérienne et militante pour les droits de la femme, écrivait ainsi que " (...) l’islam, chez nous, a été obligé de s’incliner devant le droit coutumier (...). Dans le droit coutumier Kabyle, les femmes n’ont aucune part d’héritage. Quand cela a-t-il changé? En 1984, avec ce code de la famille voté par le parlement (...) il a permis en Kabylie de modifier un tout petit peu les successions en faveur des femmes "(12).


Le système patriarcal que l’on observe en Algérie est un système qui a été accentué par l’islam sans en être la ****équence. Germaine Tillon faisait d’ailleurs remarquer qu " (...) au Maghreb, les faits de civilisations les plus notoirement islamiques se (trouvaient) implantés mille ans avant la prédication du Coran "(13).

Cependant , l’introduction de l’islam a amené avec elle une série de traditions et de coutumes issues de la société bédouine d’Arabie où le processus patriarcal suivi, semble-t-il, le processus de mercantilisation de la société.



(11) - Danièle Jemma Gouzon, " L’Algérie à la croisée des temps ", Paris, Errance, 1989, 135 P., p.20.
(12) - Khalida Messaoudi, Elizabeth Schemla, " Une Algérienne débout ", Paris, j’ai lu, 1995, 183 P., p. 41.
(13) - Germain Tillon, " Le Harem et les cousins ", p. 104, cité par Souad Khodja in " A comme Algérienne ", Alger, E.N.A.L. (Entreprise Nationale du Livre), 1991, 274 p., P. 31.


En effet, la société bédouine pré-islamique était une société basée sur l’élevage, l’agriculture et le commerce.

L’organisation sociale était celle des clans et des tribus (le clan étant rattaché à une tribu par le lien de parenté) de force et de richesse inégales. La vendetta, le " Tha’r " permettait à un groupe affaibli par la disparition de l’un des siens, d’affaiblir l’autre groupe par la vengeance contre l’un quelconque des membres du groupe meurtrier ou de réclamer deux femmes afin de renforcer, par la naissance d’enfants, le groupe ainsi affaibli(14).
La situation de la femme était importante et celle-ci jouissait, selon Engels " d’une situation libre et fort considérée " dans la mesure où c’est par elle que se renforce le groupe, le clan et la tribu.
A cette époque, la religion tenait peu de place chez les nomades et n’était pas un élément coercitif pour les femmes. D’ailleurs, les trois éléments religieux importants étaient des Déesses et non des Dieux : Uzza à Qorays, Allat à Taïl et Manat à Yatrib.

Peu à peu, une économie mercantile se développa et, parallèlement au troc , des transactions en monnaies, avec le dinars (or) et le dirham (argent), s’installaient. Les liens de sang commençaient à se dissoudre au profit de la communauté d’intérêt.

Pendant la période de la Djahilia (ignorance) le processus d’accumulation financière conduisit à la prééminence de l’homme et à l’exclusion de la femme de la propriété. C’est une période où sa situation est contradictoire. J. Henminger, dans " La société bédouine ancienne " souligne cela : " ... Autorité paternelle très forte, jusqu’au droit de vie et de mort sur les enfants, et autorité faible. Des moeurs rigides et des moeurs relâchées ; descendance patrilinéaire et matrilinéaire ; résidence patriarcale et matriarcale. Situation très basse de la femme qui n’aurait été qu’une chose vendue à son insu et même transmise en héritage, et situation élevée de la femme jusqu’au droit de propriété de la tente et au droit de répudier son mari "(16).

Ces contradictions résultaient du développement rapide, que connu la péninsule arabique au VI ème siècle ap. J.C., confronté à une économie qui l’était moins dans certaines zones, et à une très forte immigration vers les centres sédentarisés.

La pratique constante du rapt, au début ****écutive à la pratique d’El-Wad (inhumation des nouveau-né filles en période de disette), aboutissant à un déficit en femme et donc à la nécessité de s’en procurer pour perpétuer la descendance, devint par la suite un procédé commercial : Les femmes enlevées, et en surplus dans le groupe, étaient employées comme esclaves ou prostituées travaillant au profit de leur maître.

(14) - Yasmina Nawal " Les femmes dans l’islam ", Paris, la brèche, 1980, 140 p., P..13.
(15 )- Idèm 16 - Ibid p. 15.

Les femmes se trouvèrent alors dans une situation de dépendance vis-à-vis des hommes de leur propre groupe, seuls capables de les protéger face aux rapts des autres hommes.
Esclavage, prostitution et protection masculine eurent pour effet d’exclure définitivement la femme du domaine économique, tandis que les valeurs de la société tournaient autour de la guerre, du rapt et du monopole du commerce par les hommes.

L’avènement de l’islam ne modifiera que très sommairement les bases de cette organisation sociale et familiale, tout en jouant un rôle de sacralisation de ce système qui s’introduira au Maghreb pour s’y fixer définitivement et mettre en place un système d’organisation sociale fondé sur la séparation des tâches et de l’espace.

Section 2 : Le patriarcat comme système d’organisation familiale
et sociale.

tafat
22/11/2002, 16h26
Section 2 : Le patriarcat comme système d’organisation familiale
et sociale.


L’émergence du patriarcat aboutit à une certaine forme d’organisation de la famille basée sur la prépondérance du père et de ses fils sur le reste des femmes du groupe, mais ce système traditionnel(17) - Paragraphe A - se transforme aujourd’hui, peu à peu ,sous l’influence des nouvelles nécessités économiques et de la modernité - Paragraphe B -.


§ A - La famille patriarcale traditionnelle :


La famille patriarcale traditionnelle est une famille de type communautaire, dans la mesure où tous les enfants, quelques soient leurs âges, ou leurs capacités financières, demeurent avec le père.
La cohabitation avec le patriarche se fait même au delà du mariage puisque les fils intègrent leurs épouses au clan, à la famille.
Seules les filles ont vocation à quitter le clan familial au moment de leur mariage.
Celui-ci est, comme nous l’avons dit, classiquement endogame : En effet, afin de préserver le patrimoine foncier et l’héritage, les unions se font généralement entre cousins paternels. La cousine paternelle épousant le fils du frère de son père.
Cette union préférentielle est également une illustration du fort sentiment de fraternité qui se trouve, ainsi, confirmé et renforcé, et permet également de " rester entre soi ".
Parfois, le groupe se trouve dans la nécessité de contracter une alliance " politique " avec un autre groupe afin de renforcer son " pouvoir ", dans ce cas là, l’union se fera par l’échange de femme.

(17) - BEHNAM Djamchid, "L’impact de la modernité sur la famille musulmane ", in " Familles musulmanes et modernité,le défit des traditions. " , deBEHNAM Djamchid et BOURAOUI Soukira, Paris, Publisud,1986,275 p., P. 33

Khalida Messaoudi décrit ainsi le mariage de sa mère : " (...) on ne se mariait qu’entre cousin, pour préserver le clan. Un proverbe dit : " Si tu veux que l’objet soit solide, pétris-le dans ta propre glaise . Ou alors, plus rarement , on s’alliait à un autre clan de pouvoir égal (...). Ma mère a ainsi épousé, sans le connaître, un de ses cousins (...) qui l’a prise parmi plusieurs cousines, sans savoir laquelle lui était destinée "(19).

La polygynie permet, quand à elle, de contracter des alliances avec plusieurs clans à la fois afin d’accroître sa descendance.
Dans ce système d’alliance, le choix du clan passe donc, pour le père, par la nécessité de choisir lui-même le futur époux.
La fille n’a, par ****équent, pas la capacité de décider du moment de son mariage, ni de qui sera son époux.
En fonction des nécessités du groupe, elle pourra donc être " promise " bien avant sa puberté (parfois même bien avant sa naissance), à tel ou tel autre clan, mai déjà l’alliance sera en elle-même conclue, la consommation de l’union n’intervenant alors qu’au moment de la puberté, laquelle peut se produire très tôt, dès le début de l’adolescence.
Il s’agit là de la pratique de ce qu’on appelle les mariages précoces qui sont, dans la pensée traditionnelle, totalement normaux, d’autant plus que le concept d’adolescence n’existe pas dans cette pensée.
En effet, dans le système classique, une personne passe immédiatement du statut d’enfant à celui d’adulte sans passer par la phase de l’adolescence(20).
Ainsi, un garçon devient un homme dès qu’il subit la circoncision, alors que la fille devient une femme dès qu’elle a ses premières règles(21).
Dès lors, ce qui parait être un mariage d’enfant ou d’adolescent n’est autre que l’union de deux adultes pour la pensée traditionnelle.
Dans ce système communautaire, les liens de solidarités familiales jouent un rôle très important. Les frères, quelque soit leur revenu, se soutiennent mutuellement, bien que l’aîné ait un statut privilégié : En effet, il est le substitut du père et comme tel, aussi craint et respecter que lui par l’ensemble du groupe.
Les soeurs apprennent ainsi à lui obéir et à voire en lui l’image et l’autorité du père. Les liens qui les unissent sont, par la même, moins fraternels qu’avec les autres frères.

(19) - K. Messaoudi, E. Schemla, op. cit. p.p. 43 - 44.
(20) - .BEHNAM Djamchid , Op-cit P. 52.
(21 )- K. Messaoudi, E. Schemla, op. cit. p.p. 48 - 49.


§ B - La famille neo-patriarcale :


Les modifications sociales et économiques, ainsi que les modernisations ont transformé la famille communautaire traditionnelle, tant en zone rurale qu’en zone urbaine : En zone rurale, l’éxode vers les centres urbains, ou le départ de l’un ou de plusieurs des membres de la famille vers la ville, déstructure peu à peu la famille, alors qu’en zone urbaine, celle-ci tend à devenir nucléaire sans être totalement de type occidental.

Plusieurs types de modèles de familles peuvent alors apparaître et coexister en ville.
Parmi ces modèles, nous pouvons cité celui de la famille nucléaire indépendante, c’est-à-dire conjugale.
Dans ce modèle, l’homme, qui appartient généralement à la classe des cadres supérieurs exerce une profession libérale et a une totale liberté de choix de son conjoint.
De plus, le couple vit sur un pied d’égalité avec un mode de vie proche du modèle occidental.
Cependant, ce type de modèle reste,en Algérie, peu répandu.
A côté de ce modèle, on trouve également celui de la famille nucléaire dépendante : ici, le choix de l’épouse se fait par l’intervention du groupe de parenté.
La famille est financièrement indépendante, mais l’homme conserve sa supériorité sur la femme, et la pratique religieuse reste importante.
Les autres modèles que l’on trouve également en Algérie sont, d’une part, celui de la famille nucléaire avec addition, c’est à dire composée d’un noyau principal auquel s’ajoute les parents ou les frères et soeurs. (La survie du groupe est alors assuré par la famille nucléaire bien que les parents recueillis puissent également fournir une aide financière), et d’autre part, par la famille étendue qui regroupe plusieurs familles nucléaires ayant un ascendant commun -plusieurs générations, deux ou trois, peuvent ainsi cohabiter ensemble -

Ce type de famille reste très hiérarchique avec une supériorité parentale sur les enfants, celle des personnes âgées sur les plus jeunes et celle des hommes sur les femmes.
Le père, dans ce modèle, reste omniprésent et puissant, tandis que la mère se charge de tous les travaux domestiques.
L’espace se divise ainsi en deux : Un espace féminin et un espace masculin.
Ce sont ces derniers modèles qui restent majoritaires en Algérie, en zone urbaine.
En zone rurale, la société se divise en deux catégories, l’une regroupant les individus possédant des terres - majoritaires- et l’autre, les individus ne possédant pas de patrimoine foncier (ils sont généralement mains d’oeuvre journalière, ou petits commerçants).
La famille, quand à elle, est de type étendue.
Les groupements de parentés restent soumis à des coutumes et à un certain nombre d’obligations et de responsabilités sociales.
Le mariage se fait, lui, au sein du groupement .

A travers, ces différents modèles, on constate bien que le modèle traditionnel ancien n’existe plus vraiment, mais n’a pas, non plus, disparu.
Le Modèle familial de type occidental existe en ville mais reste très minoritaire. Dans la majorité des cas, ce qui prédomine, c’est donc un certain type de famille nucléaire encore attaché aux autres membres de la famille.

C’est au niveau des zones rurales que le modèle patriarcal traditionnel reste le plus marqué.
Le système patriarcal qui est ainsi né, il y a fort longtemps, et qui a ainsi structuré la famille, a fini par devenir un système autoritaire.
En effet, d’autorité et de pouvoir que suppose le patriarcat, on passera très vite à l’autoritarisme comme rapport de pouvoir régissant les relations hommes-femmes.

Section 3 - Le patriarcat comme système de pouvoir autoritaire.


Le patriarcat va, d’une façon ou d’une autre, finir par modeler la pensée et le comportement de l’homme, seul détenteur de l’autorité et du pouvoir. Ce qui aboutira à la mise en place de jeux de pouvoir - Paragraphe A - destinés à maintenir la domination d’un groupe sur l’autre, alors que l’obéissance va devenir l’outil du contrôle du groupe dominant sur le groupe dominé -Paragraphe B -.


§ A - Les stratégies de dominations, ou les jeux de pouvoir :


En partant de l’idée que celui qui détient le pouvoir cherchera à le garder, et que celui qui ne l’a pas cherchera à l’acquérir, on verra comment l’homme a développé les outils de maintien de son pouvoir, ou de partage de pouvoir de l’autre sexe.
Suivant l’analyse de Michaël Korda qui, dans " Le pouvoir ! comment y accéder, comment l’utiliser " écrit qu’ " il y a une quantité totale constante (de pouvoir) dans une situation donnée, à un moment donné ; et que ce que vous détenez et à déduire de la part de l’autre. Vous gagnez ce que l’autre perd et votre échec équivaut à sa victoire "(22), on peut supposer que la première stratégie de pouvoir consiste pour un groupe - ici l’homme - à affaiblir, l’autre groupe- la femme - pour maintenir sa puissance dans un schéma de pensée excluant la négociation perçue comme marque de l’échec, dans la mesure où elle peut aboutir à des concessions, lesquelles seraient la marque de son affaiblissement au profit de l’autre groupe.

Dès lors, l’affaiblissement de celui-ci se fera au travers d’un certain nombre de jeux de pouvoir qui vont s’éxercer sous deux formes : Physique et psychologique, subtil et grossier, s’imbriquant les uns aux autres pour donner différentes formes de comportement(23).

(22) - Cité par Claude Steiner in " L’autre face du pouvoir ", Paris, Desclée de Brouwer, 1995, 270 p., P. 50.
(23) - C. Steiner, op. cit. p..... Les développement suivant se fondent, en grande partie, sur cet ouvrage.


Parmi les jeux de pouvoir grossier-physique, nous aurons ainsi le meurtre, le viol, l’emprisonnement, les coups etc...
Dans les relations homme-femme, cela se traduira par les brutalités physiques de l’époux sur sa femme dans le cas où celle-ci aura " désobéi ", ou par la mise en pratique de la règle de l’honneur qui poussera le frère, le père ou le mari à mutiler ou à tuer la femme qui aura fauté en bafouant l’autorité masculine, par son attitude " déshonorante ", et que l’homme récupérera en marquant son empreinte sur le corps de cette dernière.

A côté de ces jeux de pouvoir, nous avons également les jeux de pouvoir subtil-physique qui consistent à dominer par la taille, à se tenir prêt du corps de l’autre, à envahir son espace personnel, à précéder la femme en marchand, à se tenir dans un endroit stratégique.
Ce sont là, des attitudes généralement observées chez l’homme envers la femme, et qui se retrouvent en Algérie, dans l’architecture même des maisons traditionnelles : Ainsi, en région arabophone, les lieux des hommes sont séparés des lieux des femmes, alors qu’en région berbérophone, la pièce la plus sombre située en retrait par rapport à la pièce d’entrée, est celle destinée à la femme. Elle est également appelée mûr de la honte ou mûr du tombeau.
Lorsque la femme sort de son milieu dit naturel - la maison - pour entrer dans celui de l’homme, et ainsi envahir son espace personnel, celui-ci développe, par réaction, un jeu de contre-pouvoir destiné à neutraliser le pouvoir éventuel né de cet envahissement.
La sortie de la femme sera alors conditionnée(24) : Elle devra sortir par besoin, non par divertissement et avec l’autorisation de son époux.
Dehors, elle sera tenue d’être entièrement voilée, de baisser son regard, de ne pas être parfumée, de ne pas marcher au milieu des hommes, et le faire avec politesse, pudeur et silence.

A côté de ces jeux de pouvoir physique-subtils ou grossiers, on aura des jeux de pouvoir psychologiques, subtils ou grossiers.
Les jeux de pouvoir psychologique-grossiers se basent sur le ton ou le regard menaçant, les insultes, le fait de faire semblant de ne pas voir l’autre, alors que les jeux de pouvoir psychologique-subtils seront basés sur les commérages, les redéfinitions destinées à se placer, devant une demande ou une critique, sur un autre registre, de manière à placer le demandeur dans une position de défense l’obligeant à ne plus " parler " de sa demande.

(24) - Ghassan Ascha, " Du statut inférieur de la femme en islam ", Paris, l’Harmattan, 1987, 238 p., P..132 à 135.

Les revendications des femmes Algériennes sont ainsi, par cette stratégie, souvent " détournées " : La demande pour plus de droits et d’égalité devient une tentative de subversion de la culture et des traditions Algériennes, voire même une attitude
anti-nationaliste. Le colonel Yahiaoui, en 1978, a ainsi proclamé lors du IV ème Congrès de l’Union Nationale des Femmes Algériennes que " les préoccupations de la femme contemporaine qui s’expriment à travers les revendications de la liberté, de l’égalité des salaires et dans le travail, ainsi que dans les discussions en commun des problèmes tel que le divorce, le mariage ou la participation à l’action politique (...) découlent en réalité d’attitudes bourgeoises dénouées de toute dimension sociale et procède de l’individualisme et de l’égoïsme "(25).


Une réponse peut être donnée à chaque jeu de pouvoir : Par l’antithèse qui est une tactique permettant de neutraliser le jeu de pouvoir de l’autre, et qui placera les antagonistes dans une situation neutre; par l’escalade qui permet un surenchérissement devant le jeu de pouvoir déployé, et qui permet de replacer l’autre dans son propre pouvoir, ou par la coopération qui permet de se placer dans un contexte de négociation.


Ces trois réponses aux jeux de pouvoir sont difficilement utilisables par la femme, mais non par l’homme, dans la mesure où celui-ci utilise également la redéfinition et la logique - qui est une méthode d’organisation des arguments non nécessairement logiques, mais qui y ressemblent, pour faire accepter son point de vue - ainsi que les menaces, l’agressivité et la violence physique comme moyen d’intimidation déclenchant le sentiment de culpabilité chaque fois que les tentatives de remises en cause du pouvoir de l’autre sont mises en oeuvre.
Le sentiment de culpabilité est également la ****équence de l’obéissance acquise dès l’enfance et qui est employée comme moyen de contrôle sur l’autre.

§ B - Le contrôle sur l’autre par l’obéissance :


Les jeux de pouvoir sont les outils de la domination sur l’autre, mais leur efficacité ne peut être absolue sans l’obéissance qui permet le contrôle.
En effet, " l’oppression s’appuie souvent sur les lois et les traditions, (et) le désir de changer ces situations implique une volonté de non-obéissance "(26).

(25) - Cité par Attilio Gaudio et Renée Pelletier in " Femme, l’islam, ou le sexe interdit ", Paris, Denoël / Gonthier, 1980, 191 p., P. 91.
(26)- C. Steiner, op. cit. P. 50.

Mais cette volonté de non obéissance ne va pas sans ****équences puisque dès son enfance, l’individu a appris à obéir, et à considérer l’obéissance comme une vertu.

Pour Eric Berne, auteur de " Des scénarios et des hommes " et fondateur de l’A.T. (l’analyse transactionnelle), il y a chez l’individu trois états du moi : Le parent, l’adulte et l’enfant, qui engendrent trois possibilités de comportement :
Le parent est celui qui dit aux individus ce qui est juste, ce qui est faux, ce qu’il faut faire. Il peut être nourricier, protecteur, critique, désagréable, ou vouloir contrôler les autres.
L’adulte est celui qui agit et pense rationnellement, sans émotion.
L’enfant est celui qui est spontané, irrationnel et émotionnel.

Dans chaque individu se trouve ces trois états du moi, dont le plus actif est " l’adulte flic ", l’ennemi qui nous rappelle à l’ordre chaque fois que l’on désobéit.

Il est le père de notre culpabilité qui, parce qu’elle est plus ou moins forte, plus ou moins lourde, nous fait renoncer à l’enfant spontané, irrationnel et émotionnel qui sommeille en nous et qui nous aurait permis de désobéir.
L’ennemi sommeille dans chaque individu, mais " tout le monde ne perçoit pas de la même façon ce que dit réellement l’ennemi.
Pour certains, les paroles sont claires (...).
D’autres rencontrent l’ennemi sous forme d’une sensation d’inquiétude, d’une peur de mourir qui les appelle à se soumettre, à renoncer au pouvoir, à faire le mort.
Dans tous ces cas (...), l’ennemi sape notre capacité de résistance et nous fait obéir aux excès de l’autorité des autres (...).
Pour triompher de lui, nous devons reconnaître que c’est un élément arbitraire qui nous a été transmis par les autres".
Désobéir, c’est donc en partie se libérer mais également " mourir " et bien peu de personnes sont prêtes à franchir ce cap douloureux qui laisse des cicatrices souvent indélébiles.

Les femmes Algériennes qui ont " désobéi "pour devenir " libres " ne sont-elles pas, par cet acte, et bien souvent, mortes aux yeux de leur famille, et n’ont-elles pas dû, elles-mêmes, tuer leur ennemi, c’est-à-dire une partie d’ elles-mêmes ?.
Cette opération de libération-mort devient encore plus difficile lorsque l’ennemi emprunte, non pas le visage de l’adulte, mais celui de Dieu, car s’il est difficile de tuer l’adulte, il est encore plus difficile de " tuer " Dieu.
En effet, les Algériennes qui ont acquis une autonomie d’action et de décisions, en dépit des obstacles sociaux, seraient, dans leur grande majorité, des personnes qui ont rationalisé leur relation à Dieu.
Elles seraient ainsi, dans la situation de l’enfant qui, pour construire son identité, puis son autonomie personnelle, commence par s’identifier à ses parents pour finir par les juger pour s’en détacher.
Les femmes " intégristes " qui demeurent dans la sphère du traditionnel dans son aspect le plus conformiste et le plus orthodoxe seraient, elles, peut-être celles qui sont dans l’incapacité de tuer leur ennemi et de rationaliser leur relation à Dieu.
L’obéissance, inculquée dès l’enfance par les parents, les institutions publiques et religieuses, est élevée au rang de vertu première pour la femme, vertu qui sera rattachée à sa qualité de croyante.
Son obéissance, pour être totale, devra passer par son obéissance à l’homme pour atteindre Dieu. C’est ainsi que selon un hadith, le prophète aurait dit " (...) je proclame que la femme ne saurait accomplir son devoir à l’égard de Dieu avant d’accomplir celui dû à son mari", ou alors " la femme qui décède et dont le mari est satisfait va au paradis ".
Le Coran lui même, dans la Sourate IV - Verset 34 - "Les femmes " affirme que " Les vertueuses sont obéissantes ".
L’apprentissage de l’obéissance s’accompagne également de menaces destinées à éviter les attitudes " anti-obéissance ". La femme sera ainsi menacée d’une double sanction : la perte de sa qualité de croyante et la perte de son époux - qui pourra la préférer à une autre femme plus docile et obéissante -.
L’obéissance finit par nous forger. Dès lors " nous ne remettons pas en question les choses désagréables que nous imposent ceux qui ont le pouvoir. Nous ne demandons pas de preuve quant à la nécessité des choses que nous supportons. Lorsque nous voyons les autres se conformer et donner leur accord, nous supposons que nos objections n’ont aucun fondement. Nous oublions nos sentiments et nos craintes. Nous croyons aux mensonges. Nous désapprouvons ceux qui protestent (...). En cas de doute, nous doutons de nous-mêmes. S’il y a quelque chose que nous ne comprenons pas, nous supposons que nous sommes stupides (...). Nous ne voulons pas risquer de perdre ce que nous avons en déchaînant la colère de ceux qui ont le pouvoir (...)".

Cependant, ce système de contrôle sur l’autre par l’obéissance, ne peut se maintenir que s’il repose sur la stratégie de pouvoir la plus subtile : La croyance inculquée à l’autre que l’on détient effectivement le contrôle, que l’on est le garant de l’ordre.

La croyance que l’on a le " contrôle ", que l’on est " maître de soi et de l’autre " est si profondément enracinée dans les esprits qu’elle aboutit à une gêne lorsqu’on a la sensation de le perdre.

Clauder Steiner, dans " L’autre face du pouvoir " relate l’expérience qu’il a mené, et qui démontre bien cela : Il va proposer à sa compagne l’inversement des rôles : elle jouera celui de l’homme , et lui, celui de la femme, le temps d’un dîner au restaurant.
Clauder Steiner, écrit : " (...) notre interversion des rôles devait être totale (...) ".
Ainsi, c’est la femme qui fixera le rendez-vous, et " passera prendre " l’homme pour se rendre au restaurant.
C’est elle qui, après lui avoir demandé son avis sur le choix du restaurant finira par imposer le sien. C’est elle, également, qui influera sur le choix du menu et des boissons.
La soirée se terminera chez la femme qui, encore une fois, prendra ici, l’initiative sexuelle.
Cette situation fera naître chez l’homme un certain nombre de sentiments : " je commençais par ne plus savoir où j’en étais, écrit C. Steiner, (...) elle semblait prendre énormément de plaisir à cette situation artificielle alors que je ressentais de plus en plus de gêne (...).
Je broyais du noir en arrivant chez elle ".
L’initiative sexuelle prise par la femme finira même par provoquer l’incapacité de l’homme à avoir des rapports avec elle.
Cette expérience montre combien la sensation de perte du contrôle peut être vécue douloureusement et peut, dans une certaine mesure, expliquer le refus de l’homme d’accepter l’émancipation de la femme perçue comme allant avec son émancipation sexuelle.
C’est ainsi que bien souvent, en Algérie, on entend ce genre de propos : " Il est normal que les femmes qui se promènent dans la rue, le dos nu, les jupes courtes et maquillées se fassent agresser par les hommes, car se sont elles qui les provoquent " ou alors " Toute femme qui dispose librement de son corps en le parant, le fait délibérément pour provoquer l’homme et lorsqu’elle se fait agresser, elle n’obtient que ce qu’elle cherche "(33).
Cette attitude agressive peut, sans doute être analysée comme une réaction à la sensation de perte de contrôle que ressent l’homme face aux femmes qui, d’une part, pénètrent dans leur espace, et d’autre part, le fait en étant maîtresses de leur propre corps.
Comme nous venons de le voir, le patriarcat est devenu un système de pouvoir autoritaire régissant les rapports homme-femme.
La raison de son maintien, en des formes à peu près similaires de celles qui ont prévalu au moment de son émergence, peut s’expliquer par le facteur historique, ou plutôt, par une certaine forme de " l’histoire ".
C’est ce que nous tenterons de voir dans le second chapitre.

(32) - Idem P. 183 à 188
(33) - Cité par Souad Khodja in " Les algériennes du quotidien ", Alger, E.N.A.L., 1985, 135 p., P. P. 114 - 115.


CHAPITRE 2
L’histoire comme facteur de maintien

Une certaine forme d’histoire et de conception de l’évolution, dans la pensée arabo-musulmane va favoriser le maintien du patriarcat et de ses structures sociale et familiale - Section 1 - alors que la colonisation, perçue comme une agression avant tout chrétienne, va, elle, avoir pour effet de cristalliser ces mêmes structures - section 2 - tandis que l’état Algérien, par sa politique éducatrice, va, par la suite, lui aussi jouer un rôle dans le maintien de ce système patriarcal.

Section 1 - La pensée religieuse ou le maintien de l’orthodoxie.

La pensée religieuse musulmane est une pensée qui, dans une large mesure, sacralise le passé considéré comme parfait - Paragraphe A - et voit dans l’avenir un élément inconnu considéré, lui, comme imparfait - Paragraphe B -.

§ A - La sacralisation du passé :


L’avènement de l’islam, dans la péninsule arabique, a permis l’émergence d’une civilisation musulmane qui, jusqu’aux environs du X ème siècle sera intellectuellement florissante.
La conquête arabe, résultat d’une foi et d’un enthousiasme religieux, permit la création d’un empire plus vaste que celui de Rome.
La rapidité par laquelle s’est produite cette conquête fit même dire à quelques historiens qu’il s’agissait là d’un véritable " miracle arabe ", mais le plus surprenant, c’est que cette conquête ne se traduisit pas, contrairement aux invasions barbares, par l’anéantissement des civilisations conquises.
Bien au contraire, " l’islam commença (...) son règne en créant dans les territoires occupés une atmosphère de relative liberté (...) les musulmans prônaient le primat de l’échange sur la fermeture. Ils favorisaient la libre circulation des idées et des marchandises (...). Le monde musulman pratiquait sans honte l’ouverture aux cultures étrangères (...). Ils assimilaient les éléments étrangers et continuaient la quête de connaissance des Anciens (...), le brassage ne leur donnait nullement l’impression de perdre ou d’affaiblir leur " identité " musulmane "(34).
C’est ainsi, par exemple, qu’à Bagdad, vers l’an mille, circulait le catalogue du libraire Al-Nadim (mort en 995). Ce catalogue, en dix volumes, énumérait les manuscrits scientifiques et philosophiques, et comprenait des papyrus pharaoniques, et des textes chinois anciens, alors qu’Avicenne composait ses traites, Biruni achevait son ouvrage sur l’Inde, et Al-Hazen découvrait les lois de la vision(35).


(34) - Fereydoun Hoveida, " L’islam bloqué ", ( lieu et date d’édition non précisés) Morinoor, 249 p., P. 41.
(35) - Idèm P. 42.

La liberté intellectuelle dont jouissait les philosophes, les poètes, les scientifiques commença peu à peu à décliner lorsque deux éléments se rencontrèrent pour s’allier :Le politique et le religieux conservateur.
En effet, le politique, face aux critiques internes et aux rivalités de souverains musulmans, va utiliser le religieux conservateur afin de neutraliser la contestation interne et se poser comme le véritable musulman face au souverain rival ; alors que le religieux utilisera le politique afin de neutraliser tout intellectuel ou toute personne qui s’élèvera contre l’interprétation rigide du Coran et le monopole d’interprétation des théologiens.

Fereydoun Hoveida, dans " L’islam bloqué " écrit que " le fait le plus frappant et le plus déterminant (ayant provoqué l’immobilisme de la pensée arabe) (...) consista dans une alliance objective entre le pouvoir et les théologiens, pour enfermer la société dans les structures rigides reposant sur les interprétations les plus strictes et les plus étroites de la religion "(36).
Cette alliance entre le pouvoir et le religieux est parfaitement décrite dans le film de Youcef Chahine " le Destin " qui montre comment l’autorité politique - le Calife d’Andalousie - va utiliser, pour faire face à ses ennemis, l’autorité religieuse - un chef religieux conservateur mais puissant (par sa capacité à mobiliser ses adeptes et la foule) - et provoquer, par la même, la disgrâce et l’autodafé des oeuvres d’Averroès qui s’élevait contre les interprétations rigides du Coran et prônait la nécessité de " rationaliser " sa lecture.
L’orthodoxie religieuse qui se développa à cette époque, pour triompher aux alentours du XI ème et XII ème siècle, est basée sur une pensée essentiellement tournée vers le passé.
En effet, selon la thèse des théologiens orthodoxes, puisque le Coran inclut toute la vérité, les innovations, ou les interprétations novatrices du Coran, ne peuvent que conduire à l’erreur, d’autant plus que le prophète, et tous ceux qui ont vécu la révélation sont désormais morts et donc, les risques d’une interprétation fausse sont encore plus grands.

(36) - Ibid P. 15.

Dès lors, le passé, ayant pour point de départ la révélation, est le moment de la perfection ; plus on s’éloigne de ce point d’origine, plus on s’éloigne alors de la perfection pour s’approcher de l’imperfection.
Ce raisonnement, faisant du passé le lien de la perfection, aboutit à une méthode d’apprentissage du Coran excluant l’analyse au profit de la mémorisation et de la récitation.
F. Hoveida nous donne, sur ce point, l’exemple d’un jeune étudiant rencontré en 1971 qui apprenait les vers d’un poème sans pouvoir expliquer le sens et s’en excusait, par ces mots : " on nous note seulement sur l’exactitude de la récitation"(37).
Le taqlid, c’est-à-dire l’imitation, tout comme la mémorisation, devient également un principe d’apprentissage.
Par le taqlid, on cherchera ainsi à imiter ceux qui représentent la perfection, c’est-à-dire, le prophète, ses compagnons et tous ceux qui détiennent une part de perfection.
Ce système d’éducation favorisera la pensée formaliste et littéraliste.
Le lieu de cette éducation sera la médersa, école créée au XI ème siècle par le vizir Nizamol-Molk, destinée à l’enseignement de la religion et la formation des Oulémas.
Au Maghreb, l’émergence de la dynastie Almoravide, avec à sa tête le sultan Youssouf, puis sa disparition au profit de la dynastie des Almohade, implanta la doctrine intégriste d’Ibn-Tumart qui s’empara du pouvoir et imposa la stricte observation de la Shari’à.
Ibn-Tumart, théologien orthodoxe, se proclamait " Mahdi ", envoyé de Dieu annoncé par la tradition pour rétablir le règne et la justice du " vrai " islam. Il interdisait notamment l’écoute de la musique, la consommation de boisson alcoolisée et la sortie sans voile des femmes.
Les idées développées par l’orthodoxie du XI ème et XII ème siècle se retrouvent aujourd’hui aussi vivaces qu’autrefois.

C’est ainsi que les intégristes Algériens se proclament de la doctrine d’Ibn-Tumart, de l’imam Ghazali, et pour les plus récents, de Mawdudi, de Saïd Qotb ou de Assan Al-Banna(38).
La thèse selon laquelle le passé serait parfait et l’avenir imparfait a pour ****équence également de créer un " rejet " de cet avenir-inconnu porteur de nouveau.

(37) - Ibid P. 49 .
(38) - Voir à ce sujet, le livre de Severine Labat " Les islamistes algériens, entre les urnes et le maquis ", Paris, Seui, 1995, celui de Amin Touati, " Algérie, les islamites à l’assaut du pouvoir ", Paris, l’Harmattan, 1995, ou celui de Abderahim Lamchichi, " L’islamisme en Algérie ", Paris, l’Harmattan, 1992.

§ B - La peur de l’avenir-inconnu :

L’esprit de superstition répandu chez les tribus bédouines, et la croyance du déclin inéluctable, qu’illustre cette phrase de Scipion l’Africain confiant à Polybe, devant Carthage en flamme : " quel instant glorieux ! Mais j’éprouve le sombre pressentiment qu’un sort aussi funeste accablera un jour mon pays (...) (car cela est arrivé) aux empires assyrien, mède et perse, pourtant les plus puissants de leur temps "(39), se retrouve chez les grands califes ou dirigeants musulmans au moment même où l’empire était dans sa période la plus faste.
C’est ainsi que le calife Muawiya, fondateur de la dynastie Omeyyade, confiait à l’un de ses parents que " le déclin de l’empire musulman (avait) déjà commencé "(40).
Les califes, Omeyyade ou Abasside, se servaient, quant à eux, de l’astrologie pour déterminer la date de la chute de leur empire ou le temps de règne de l’islam.
Les dirigeants arabes, en dépit des victoires, étaient convaincus de la précarité de leur fortune. " Le mythe de la décadence inéluctable s’appuyait alors sur une conviction courante selon laquelle le présent était nécessairement inférieur au passé "(41).

La ****équence de cette " état d’esprit " que l’on retrouve dans le fameux " maktoub ", et qui explique que bien souvent on attribue ses bonheurs mais aussi et surtout ses malheurs au maktoub, (c’est-à-dire au destin qui serait déjà écrit) fait que les sociétés arabo-musulmanes sont essentiellement tournées vers le passé et refusent le " nouveau ", source de désordre dans la mesure où il peut aboutir à la remise en cause de ce qui a été acquis par le passé.
Un penseur, au X ème siècle, affirmait, par exemple, que si les découvertes du chercheur étaient le résultat de l’acquis des recherches des prédécesseurs, auxquelles on ajoutait du nouveau, comme le soulignait un scientifique, cela aboutirait à l’annulation complète des résultats que l’on croyait acquis, de sorte que le désordre finirait par s’installer dans le monde.
Le rejet de l’avenir, et par la même, du nouveau, peut également s’analyser comme la peur de perdre son " identité ".

(39) - F. Hoveida, op. cit. P. 43.
(40) - Idèm P. 44.
(41) - Ibid P. 45.

tafat
22/11/2002, 16h43
Cette étude est réellement intéressante car l'on y apprend sur quoi repose ces rapports homme-femme, ce qui les régit.
Je vous invite vivement à cliquer sur le lien suivant pour avoir la suite de cette étude sociologique:
http://pourinfo.ouvaton.org/algerie/droitetcondifemme/memoireparisI.htm