Ali SAYAD
17/11/2002, 15h45
Belaïd Aït-Ali, son nom d’état civil Belaïd IZARAR, fut le premier écrivain kabyle d’expression kabyle. Il mourut le 12 mai 1950 dans le pavillon des incurables d’un hôpital en Oranie, loin de son pays natal. Ses « Cahiers » sont l’œuvre posthume de cet inconnu qui naquit en 1909 à Azrou-ou-Kellal (Azr’ uqellal). Ses errances, - elles avaient commencé tôt, au gré des affectations de sa mère, première institutrice kabyle - l’ayant ramené au pays, Belaïd fréquenta l’école publique d’Azrou mais n’y obtint pas le CEP (certificat d’études primaires), n‘ayant pas été « présenté ». A quinze ans, le voilà lancé dans la vie. On le marie contre son gré et, peu de temps après, la jeune femme bien plus âgée que lui fut renvoyée. Dans l’extrait qui suit, c’est cette expérience malheureuse qu’il décrit, il traduit, de manière magistrale, sans rien cacher et avec franchise, les relations hommes-femmes en Kabylie. La traduction française, on la doit aux Révérends Pères J.-M. Dallet et J.-L. Degezelle. C’est ce dernier qui poussa Béla à l’écriture kabyles pour raconter « les innombrables Timouchouha » [contes] de son pays. La parole est à Belaïd :
« (…)
« Ma première femme, Fadhma Aït-S… était d’un village tout proche, la pauvre !… Quand je repense à tout ça !… Eh oui, la pauvre, car, maintenant, son souvenir me fait mal : j’ai comme un regret de m’être conduit envers elle comme je l’ai fait : depuis ce temps-là - vingt ans ont passé, à partir du jour où j’épousai cette femme que je devrai répudier, - j’ai compris ce que c’est que le mariage et combien d’amertume il peut comporter. Aussi, je crois que, si c’était possible, je lui demanderai pardon. Remarquez bien d’ailleurs que, en toute conscience, ce n’est pas que je lui en voulais : non, je n’en voulais pas. Je ne l’aimais pas et penser à elle m’était insupportable : je ne pouvais plus la voir.
« C’est ma mère qui avait fait les démarches coutumières : fiançailles, contrat et noces. Je ne l’avais pour ainsi dire jamais vue avant qu’elle n’arrivât chez nous; elle était bien plus âgée que moi : elle devait avoir vingt-cinq à trente ans alors que j’en avais sans doute quinze ou seize, mais ce n’est pas cela qui aurait pu faire obstacle. Alors était-ce le fait qu’elle ronflait, ou son aspect physique, ou autre chose, je finis par avoir d’elle une sorte de peur. Aussi, après la semaine qu’on dit de "la jeune épousée", je déclarais tout net aux miens : Que le plus décidé d’entre vous vienne donc me dire d’aller coucher avec elle !… Ah ! Quand je m’en souvient !…
«C’est comme si j’y étais encore : quand venait l’heure d’aller se coucher, mon frère Lounès et sa femme se retiraient dans la "petite chambre"; ma mère et le reste de la tribu occupaient la pièce principale de la maison, et tout le monde fermait toutes les portes. La pauvre Fadhma montait m’attendre, dans la chambrette de la "vieille soupente" et moi, puisqu‘on m‘avait mis dehors, je venais m‘étendre ici, sur la banquette de terre [de l‘ "asqif"].
« Ce régime dura longtemps, jusqu‘au jour où ma mère se douta de quelque chose : elle sortit donc une nuit et me trouva couché ici, tandis que "l‘autre" ronflait là-haut. Elle ne me dit rien, peut-être par pudibonderie, mais, le lendemain, elle mettait au courant ma sœur aînée Fatima. (Ma mère savait que nous obéissions à Fatima bien mieux qu‘à elle-même : c‘était notre aînée à tous et, quand nous étions petits, c‘est elle qui nous administrait les corrections. Plus tard, quand nous eûmes grandi, notre attitude à son égard resta empreinte de crainte respectueuse, de timidité. Et puis, elle se comportait avec nous comme l’aurait fait une Française : quand elle avait quelque chose à nous reprocher, elle le disait : elle ne se laissait pas retenir par ces scrupules de pruderie qu’une femme kabyle éprouve toujours à l’égard de ses frères, même s’ils sont beaucoup plus jeunes qu’elle.)
« Une fois donc, alors que tout le monde était couché, Grande Sœur Titi [Nana Titi], -c’était ainsi que nous l‘appelions,- descendit à pas feutrés l‘ecalier de l‘étage et me trouva couché ici, dans ce passage. Elle me secoua :
« - Que fais-tu ici ? (Et pour que Fadhma Aït-S… là-haut, qui sûrement, ne dormait pas, ne puisse pas nous comprendre, elle ajouta en français : ) Monte te coucher !
« - Non !
« - Allons, monte, voyons !
« Mais baste ! Elle eut beau y aller de supplications et de bonnes paroles, je ne bougeais pas. Je savais qu‘elle ne me frapperait pas : j‘étais trop grand pour redouter des coups qui ne me feraient pas mal et elle le savait aussi.
« Je la laissais donc se fatiguer à me sermonner sans résultat. Elle monta chez elle et redescendit bientôt avec, plié dans le creux de sa main… un billet de vingt francs ! A cette époque, je n‘avais pas encore commencé à boire, mais j‘avais tout de même besoin d‘argent : je fréquentais quelques joyeux lurons, allais au café, achetais des livres; bref, il me fallait de l‘argent de poche. Ma bonne vieille Titi l‘avait remarqué : depuis ce temps-là, ce fut comme un accord tacite entre nous : quand je faisais la grimace pour aller coucher à l’étage, il me tombait dix ou vingt francs, toujours à pic ! Reste à savoir si Dieu, qui aura tant à me pardonner, laisserait aussi passer cette fourberie ?… O souvenirs !…
« Malgré tout, je finis par trouver le moyen d’éviter d’aller dormir avec Fadhma. Il y avait alors chez nous une petite Nouara Aït-H…, une fille de ma sœur Fadhma et qu’elle avait eu d’un premier mariage. Elle avait deux ou trois ans et m’aimais beaucoup. Moi, à coup de bonbons, je lui apprenais sa leçon : au moment d’aller dormir, elle se mettait à pleurer et à rugir : Rien à faire, je veux aller dormir avec mon oncle Bélaïd et pas ailleurs ! Alors, je l’emportais dans la "vieille soupente" et la couchais entre Fadhma et moi. Fadhma alors, comprenait qu‘elle passerait une nuit de plus à se morfondre, se mettait à pleurer.
« On dit bien : c‘est ce qu‘on a semé que l‘on récolte ! Depuis ce temps-là, vingt ans, exactement, ont passé. Nous n‘étions pas mariés depuis un an que je la répudiais. Après quoi, j‘aillais faire mon service militaire, puis m‘embarquai pour la France où je restais longtemps. A mon retour, je me remariai. Qui fait pleurer une femme, une femme le fera pleurer : encore une sentance inéluctable, paraît-il. Eh bien, Dieu sait si j‘ai payé !
« La semaine dernière, comme je rentrais du Djemaa où je travaille, à l‘embranchement du Chemmakh, je rencontrai par hasard cette pauvre Fadhma qui prenait la direction des Aït-M… Elle avait avec elle une gamine de dix ans ou onze ans. Je savais depuis longtemps qu‘elle s‘était remariée avec quelque‘un des Aït-M… et qu‘elle avait eu une fille. Je les reconnus toutes deux et elle aussi me reconnut; la petite fille ne savait pas qui j‘étais. En arrivant à ma hauteur, la femme me vit et baissa les yeux Je ne me sentais pas obligé à tant de retenue et la regardais franchement, à grands yeux, car vraiment, il m‘avait tardé de la revoir; si ç‘avait été possible, je crois que je l‘aurais arrêtée, lui aurais adressé la parole pour lui demander, au moins de ses nouvelles, je l‘aurais fait parler d‘elle; j‘aurais embrassé cette petite qui faisait vraiment plaisir à voir, j‘aurais dit à sa mère un peu de ce qui m‘était arrivé… Mais, pour nous Kabyles, c‘eût été tellement contraire aux convenances !… Elle et sa fille passèrent devant moi sans s‘arrêter : je fis de même. Quand nous fûmes un peu éloignés les uns des autres, je regardai en arrière et je vis que toutes deux s‘étaient retournées un moment : elle avait dû dire quelque chose à sa fille … … »
BELAÏD AÏT-ALI : Les cahiers de Bélaïd ou la Kabylie d‘antan, FDB, Fort-National (Algérie), 1964, traduct. de J.-M. Dallet et J.-L. Degezelle.
Je suis en possession de la vieille édition, et en cours de mes pérégrinations internationales, j'ai perdu en chemin le texte kabyle. Il semblerait que Tamazra se trouverait en possession d'un exemplaire. Elle pourait donc donner assurer le texte kabyle de cet extrait des Cahiers de Bélaïd.
« (…)
« Ma première femme, Fadhma Aït-S… était d’un village tout proche, la pauvre !… Quand je repense à tout ça !… Eh oui, la pauvre, car, maintenant, son souvenir me fait mal : j’ai comme un regret de m’être conduit envers elle comme je l’ai fait : depuis ce temps-là - vingt ans ont passé, à partir du jour où j’épousai cette femme que je devrai répudier, - j’ai compris ce que c’est que le mariage et combien d’amertume il peut comporter. Aussi, je crois que, si c’était possible, je lui demanderai pardon. Remarquez bien d’ailleurs que, en toute conscience, ce n’est pas que je lui en voulais : non, je n’en voulais pas. Je ne l’aimais pas et penser à elle m’était insupportable : je ne pouvais plus la voir.
« C’est ma mère qui avait fait les démarches coutumières : fiançailles, contrat et noces. Je ne l’avais pour ainsi dire jamais vue avant qu’elle n’arrivât chez nous; elle était bien plus âgée que moi : elle devait avoir vingt-cinq à trente ans alors que j’en avais sans doute quinze ou seize, mais ce n’est pas cela qui aurait pu faire obstacle. Alors était-ce le fait qu’elle ronflait, ou son aspect physique, ou autre chose, je finis par avoir d’elle une sorte de peur. Aussi, après la semaine qu’on dit de "la jeune épousée", je déclarais tout net aux miens : Que le plus décidé d’entre vous vienne donc me dire d’aller coucher avec elle !… Ah ! Quand je m’en souvient !…
«C’est comme si j’y étais encore : quand venait l’heure d’aller se coucher, mon frère Lounès et sa femme se retiraient dans la "petite chambre"; ma mère et le reste de la tribu occupaient la pièce principale de la maison, et tout le monde fermait toutes les portes. La pauvre Fadhma montait m’attendre, dans la chambrette de la "vieille soupente" et moi, puisqu‘on m‘avait mis dehors, je venais m‘étendre ici, sur la banquette de terre [de l‘ "asqif"].
« Ce régime dura longtemps, jusqu‘au jour où ma mère se douta de quelque chose : elle sortit donc une nuit et me trouva couché ici, tandis que "l‘autre" ronflait là-haut. Elle ne me dit rien, peut-être par pudibonderie, mais, le lendemain, elle mettait au courant ma sœur aînée Fatima. (Ma mère savait que nous obéissions à Fatima bien mieux qu‘à elle-même : c‘était notre aînée à tous et, quand nous étions petits, c‘est elle qui nous administrait les corrections. Plus tard, quand nous eûmes grandi, notre attitude à son égard resta empreinte de crainte respectueuse, de timidité. Et puis, elle se comportait avec nous comme l’aurait fait une Française : quand elle avait quelque chose à nous reprocher, elle le disait : elle ne se laissait pas retenir par ces scrupules de pruderie qu’une femme kabyle éprouve toujours à l’égard de ses frères, même s’ils sont beaucoup plus jeunes qu’elle.)
« Une fois donc, alors que tout le monde était couché, Grande Sœur Titi [Nana Titi], -c’était ainsi que nous l‘appelions,- descendit à pas feutrés l‘ecalier de l‘étage et me trouva couché ici, dans ce passage. Elle me secoua :
« - Que fais-tu ici ? (Et pour que Fadhma Aït-S… là-haut, qui sûrement, ne dormait pas, ne puisse pas nous comprendre, elle ajouta en français : ) Monte te coucher !
« - Non !
« - Allons, monte, voyons !
« Mais baste ! Elle eut beau y aller de supplications et de bonnes paroles, je ne bougeais pas. Je savais qu‘elle ne me frapperait pas : j‘étais trop grand pour redouter des coups qui ne me feraient pas mal et elle le savait aussi.
« Je la laissais donc se fatiguer à me sermonner sans résultat. Elle monta chez elle et redescendit bientôt avec, plié dans le creux de sa main… un billet de vingt francs ! A cette époque, je n‘avais pas encore commencé à boire, mais j‘avais tout de même besoin d‘argent : je fréquentais quelques joyeux lurons, allais au café, achetais des livres; bref, il me fallait de l‘argent de poche. Ma bonne vieille Titi l‘avait remarqué : depuis ce temps-là, ce fut comme un accord tacite entre nous : quand je faisais la grimace pour aller coucher à l’étage, il me tombait dix ou vingt francs, toujours à pic ! Reste à savoir si Dieu, qui aura tant à me pardonner, laisserait aussi passer cette fourberie ?… O souvenirs !…
« Malgré tout, je finis par trouver le moyen d’éviter d’aller dormir avec Fadhma. Il y avait alors chez nous une petite Nouara Aït-H…, une fille de ma sœur Fadhma et qu’elle avait eu d’un premier mariage. Elle avait deux ou trois ans et m’aimais beaucoup. Moi, à coup de bonbons, je lui apprenais sa leçon : au moment d’aller dormir, elle se mettait à pleurer et à rugir : Rien à faire, je veux aller dormir avec mon oncle Bélaïd et pas ailleurs ! Alors, je l’emportais dans la "vieille soupente" et la couchais entre Fadhma et moi. Fadhma alors, comprenait qu‘elle passerait une nuit de plus à se morfondre, se mettait à pleurer.
« On dit bien : c‘est ce qu‘on a semé que l‘on récolte ! Depuis ce temps-là, vingt ans, exactement, ont passé. Nous n‘étions pas mariés depuis un an que je la répudiais. Après quoi, j‘aillais faire mon service militaire, puis m‘embarquai pour la France où je restais longtemps. A mon retour, je me remariai. Qui fait pleurer une femme, une femme le fera pleurer : encore une sentance inéluctable, paraît-il. Eh bien, Dieu sait si j‘ai payé !
« La semaine dernière, comme je rentrais du Djemaa où je travaille, à l‘embranchement du Chemmakh, je rencontrai par hasard cette pauvre Fadhma qui prenait la direction des Aït-M… Elle avait avec elle une gamine de dix ans ou onze ans. Je savais depuis longtemps qu‘elle s‘était remariée avec quelque‘un des Aït-M… et qu‘elle avait eu une fille. Je les reconnus toutes deux et elle aussi me reconnut; la petite fille ne savait pas qui j‘étais. En arrivant à ma hauteur, la femme me vit et baissa les yeux Je ne me sentais pas obligé à tant de retenue et la regardais franchement, à grands yeux, car vraiment, il m‘avait tardé de la revoir; si ç‘avait été possible, je crois que je l‘aurais arrêtée, lui aurais adressé la parole pour lui demander, au moins de ses nouvelles, je l‘aurais fait parler d‘elle; j‘aurais embrassé cette petite qui faisait vraiment plaisir à voir, j‘aurais dit à sa mère un peu de ce qui m‘était arrivé… Mais, pour nous Kabyles, c‘eût été tellement contraire aux convenances !… Elle et sa fille passèrent devant moi sans s‘arrêter : je fis de même. Quand nous fûmes un peu éloignés les uns des autres, je regardai en arrière et je vis que toutes deux s‘étaient retournées un moment : elle avait dû dire quelque chose à sa fille … … »
BELAÏD AÏT-ALI : Les cahiers de Bélaïd ou la Kabylie d‘antan, FDB, Fort-National (Algérie), 1964, traduct. de J.-M. Dallet et J.-L. Degezelle.
Je suis en possession de la vieille édition, et en cours de mes pérégrinations internationales, j'ai perdu en chemin le texte kabyle. Il semblerait que Tamazra se trouverait en possession d'un exemplaire. Elle pourait donc donner assurer le texte kabyle de cet extrait des Cahiers de Bélaïd.