PDA

Voir la version complète : Interview de Saïd SADI à Charlie Hebdo


stephane
09/11/2005, 02h33
Interview de Saïd Sadi ; démocrate algérien

Né pendant la colonosation, dans un petit village pauvre de Kabylie, Saïd SADI, psychiatre de formation, est aujourd'hui à la tête du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), le principal parti d'opposition laïque en Algérie. Le régime algérien l'arrête et le censure régulièrement. Les islamistes ont plusieurs fois tenté de l'assassiner. Il incarne l‘espoir des Algériens qui ne veulent ni la dictature ni la théocratie.

La campagne précédant le référendum « pour la paix et la réconciliation en Algérie » s'est déroulée sans débat contradictoire. Vous n'êtes pas apparu à la télévision algérienne depuis 18 mois alors que vous représentez la principale force d'opposition, comment faut-il l'analyser ?

L'opposition et les observateurs étrangers s'accordent à dire que le taux de
participation n'a pas dépassé les 20%. Plus autiste que jamais, le pouvoir annonce triomphalement 80% !! En réalité, l'Algérie profonde, jusque-là captive de la police politique qui fait et défait la vie publique, n'a pas voté.

Cela fait quarante ans que je suis opposant. Je connais la façon dont ce régime gère l'Algérie depuis 1962. Nous n'avons jamais atteint une telle bouffonnerie. Même à l'époque de Boumédienne, il y avait des débats avant des élections. Bien sûr, la police politique bourrait les urnes ensuite… On n'a même pas eu droit au minimum de respect des apparences. On assiste à une précipitation dans le despotisme doublé d'une opacité sans précédent dans la gestion du trésor public mis au service des fantasmes du chef.

Cette débauche de moyens et d'outrances révèle un homme isolé, soupçonneux, probablement apeuré et malade du pouvoir pour le pouvoir.

Quant au contenu du texte, lui-même, il dévoile les véritables intentions du chef de l'Etat qui a mis la paix dans la vitrine pour préparer une présidence à vie dans l'arrière boutique… Et chacun sait qu'en Algérie, c'est dans l'arrière boutique que les décisions se prennent.
« Le chef de l'Etat manipule l'ardent désir de paix des Algériens pour se poser
comme sauveur de la nation »

Ce référendum peut-il vraiment ramener la paix en Algérie ?

Les familles des disparus - ceux qui ont été enlevés par les services de sécurité -et les familles de victimes du terrorisme ne se sont jamais agressées. Ce n'était pas gagné d'éviter des vendettas et des règlements de compte devant tant de barbarie…

La société algérienne a fait preuve, dans ce cas de figure, d'une sagesse dont, personnellement, je suis fier en tant que citoyen. Ce référendum n'a donc pas été organisé pour réduire des tensions qui n'existent pas dans la société algérienne.

Pourquoi alors Bouteflika s'est-il lancé à corps perdu dans ce projet ?

Bouteflika a décidé de rester au pouvoir jusqu'à son dernier jour. Quand vous voulez garder le pouvoir à ce point, il n'y a que deux manières de faire. Soit vous avez un bilan et un projet qui vous permettent d'entraîner l'adhésion des citoyens. Soit vous trouvez un artifice qui peut aller jusqu'au putsch. A l'évidence, depuis six ans, et malgré une conjoncture financière exceptionnellement favorable (notamment grâce à la flambée de la rente pétrolière), pas un dossier n'a été mené à terme. La réforme de la justice, celle de l'éducation, de l'Etat, les réformes économiques,
sont toutes restées à l'abandon.

N'ayant ni bilan ni projet, le chef de l'Etat manipule l'ardent désir de paix des
Algériens pour se poser comme le Sauveur de la Nation. La dernière phrase du texte répond à votre question: « le peuple algérien souverain mandate le chef de l'Etat pour prendre toutes les décisions .....». Voilà pourquoi ce référendum a été fait.

Comment avez-vous vécu la dernière présidentielle d'avril 2004, où vous étiez
candidat et où le président algérien a une fois de plus été élu de façon écrasante dans des conditions démocratiques douteuses ?

J'ai fait 53 meetings à travers toute l'Algérie, du Nord jusqu'au Sahara et d'Est en Ouest. Je peux vous garantir que, malgré toutes sortes de pressions qui étaient faites sur les citoyens, j'ai vu l'humanité algérienne se mobiliser pour le changement. Mais le 8 avril, jour du scrutin, les services spéciaux (la police politique) ont envahi les bureaux de vote et manipulé les résultats.

Ce putsch restera comme l'une des pages noires dans le difficile parcours des
Algériens pour se doter d'institutions à la mesure de leurs sacrifices. Mais aucun peuple ne peut longtemps être spolié de son destin s'il manifeste la volonté de s'émanciper. Et, sur ce registre, je sais combien est forte la volonté des Algériens.

D'où peut venir l'espoir ?

Ce référendum n'a pas fini de produire tous ses effets. La police politique
algérienne, c'est l'épine dorsale du régime. C'est elle qui fait et défait la vie
politique de la Nation. Pour une fois, elle n'a pas pu — certains disent qu'elle n'a pas voulu — se mêler de la mobilisation pour donner un semblant de crédibilité à ce qui est vécu en Algérie comme une kermesse électorale. Jusqu'à présent, on réussissait, malgré tout, à réunir deux cents ou trois cents personnes devant les caméras dans tous les villages pour donner le change. Cette fois-ci, même les traditionnelles mises en scène n'ont pas eu lieu. Ce dysfonctionnement est inédit et capital à la fois.

Dans la société, il se passe aussi quelque chose qui augure d'un changement pour le pays. Jusqu'ici, la donne intégriste déchirait le camp démocratique. Certains voyaient l'intégrisme comme « la révolte du pauvre ». Ils pensaient pouvoir instrumentaliser cette tendance pour débarrasser le pays des prédateurs au pouvoir. Ce n'était pas ma position. J'ai toujours dit que l'intégrisme était comme la mort, on n'en fait l'expérience qu'une fois.

Qu'est-ce qui vous a immunisé contre cette tentation ?

J'ai rencontré de vieux nationalistes algériens, de ceux qui ont résisté à la
colonisation française; colonisation que j'ai vécue comme enfant et je peux vous dire qu'elle n'avait rien à voir avec ce que l'on veut bien décrire comme un épisode positif aujourd'hui à l'Assemblée nationale française. Face à tant d'oppression,certains cadres nationaux s'étaient laissés tenter, dans les années 40, par des contacts avec le nazisme. Mais la majorité des leaders de l'époque, bien qu'écrasée et humiliée, a dit NON. C'est tout à son honneur. Elle a eu raison. Et l'Algérie est devenue indépendante. Je pense la même chose à propos de l'intégrisme. La situation est difficile. C'est très dur de se battre dans un système politique où vous êtes pris en étau entre Staline et Khomeiny, mais nous n'avons pas le droit de mettre le doigt dans cet engrenage.

J'ai toujours dit que l'intégrisme était comme la mort, on n'en fait l'expérience
qu'une fois.

Le fait que les islamistes et le pouvoir ne font plus qu'un va-t-il, paradoxalement, ouvrir une nouvelle ère pour l'opposition démocratique et laïque ?

A quelque chose malheur est bon. L'intégration de l'AIS (Armée islamique du salut) dans la coalition au pouvoir élimine une pomme de discorde dans le camp démocratique et ouvre de vraies perspectives. Aujourd'hui, enfin, cette question de s'allier ou non avec l'intégrisme ne se pose plus, puisque l'AIS fait partie de la coalition au pouvoir. C'est la première fois qu'on est dans ce cas de figure, il n'y a plus deux fronts mais un seul. Il nous revient de faire en sorte que les forces démocratiques ne se définissent plus en fonction de ce l'intégrisme pourrait faire, mais selon l'alternative que nous souhaitons voir s'accomplir dans noter pays.

Comment se fait-il que vous ne soyez pas plus soutenu par une certaine gauche française… que l'on trouve en revanche parfois aux côtés des islamistes sous prétexte de résister au régime?

La refondation de la cité algérienne sera le fait d'Algériens ou ne sera pas, mais l'attitude d'une certaine gauche, française notamment, ne nous a pas facilité la tâche. Cette gauche-là a tendance à percevoir tout démocrate du Sud , soit comme un greffon de l'Occident qui ne pourra pas prendre dans son pays, soit comme un agent des Services spéciaux algériens. Même si ces services spéciaux vous ont arrêté et torturé et que vous les combattez… Sans doute à cause de cette culpabilité postcoloniale mal placée qui l'empêche de traiter l'extrémisme religieux musulman avec la même lucidité, la même rigueur intellectuelle et le même devoir de solidarité que face à d'autres périls de la société «blanche». Je n'aime pas être brutal, mais cette compromission confine à une forme de racisme. Comme si les
Algériens, par définition inéligibles à la démocratie laïque, devaient se résigner à la fatalité de la dictature militaire ou de la
théocratie.
« Ce n'est pas en montrant de la condescendance à une idéologie violente comme l'intégrisme, au motif qu'elle vienne du Sud, que l'on favorisera l'harmonie et la justice dans le monde. »

Cette gauche-là ne prend-t-elle pas le risque de trahir les démocrates du Sud laïque?

Nous avons déjà été trahis. Ce n'est plus à notre niveau que les choses se nouent aujourd'hui. On ne peut pas nous faire plus de mal après tout ce que nous avons subi dans les années 90. En Algérie, nous avons fait notre deuil de cette gauche. Nous avons résisté seuls, en payant le prix fort. Mais cette tendance continue de parasiter la solidarité qui doit prévaloir entre les démocrates du monde et cela, jusqu'au cœur du mouvement altermondialiste. Quand je vois des figures de ce mouvement, par ailleurs respectables, essayer de se persuader que l'intégration des intégristes dans la nouvelle révolution mondiale peut permettre de les diluer dans le respect des libertés, je crains que l'on ne complique un peu plus une situation qui l'est déjà passablement.

Comment avez-vous vécu la foison de livres publiés en France pour attribuer les massacres commis en Algérie uniquement à l'armée, quitte à disculper totalement les islamistes de leurs crimes?

C'est une affaire préoccupante à plus d'un titre. Exonérer l'intégrisme des crimes qu'il revendique, comme moyens et objectifs de son combat, concoure objectivement à en encourager l'extension. Je ne dis pas que l'armée algérienne n'a pas commis d'abus mais la charger de tous les crimes, et en particulier des crimes assumés par les intégristes, était le meilleur service à lui rendre ! Le premier bénéficiaire de ces attaques, aussi paradoxal que cela puisse paraître, a été le régime algérien. Cela lui a donné un rôle de sauveur de la Nation voire de victime agressée grossièrement de l'étranger par des organisations ou des personnages réputés proches de ceux-là même dont le citoyen subissait quotidiennement la barbarie. Dieu sait pourtant qu'il y avait bien d'autres crimes à reprocher à cette armée et je suis
bien placé pour vous en parler. Ce n'est pas parce que les généraux sont mauvais que les intégristes sont bons. Comme si ce pays n'avait pas le droit de rêver à son émancipation. Ce n'est plus le visa d'accès au monde occidental qu'on nous refuse, c'est l'idée même d'une aspiration à
intégrer l'humanité et l'universalité qui nous est contestée. Je vous laisse le soin de définir l'identité politique d'un courant d'opinion qui interdit à des
ex-colonisés de postuler à un Etat de droit !

Cette même tendance, qui a plutôt nié les massacres commis par les islamistes en Algérie, se retrouve aujourd'hui à soutenir des initiatives comme la pétition des « Indigènes de la République », avez-vous lu ce texte et qu'en pensez-vous ?

J'ai lu ce texte. Je le trouve consternant. Il a été aussi signé par des gens qui
ont d'autres qualités et qui ne méritent pas de s'abîmer dans ce genre d'aventure.
Si l'on voulait, faute d'avoir pu accompagner l'intégrisme au pouvoir en Algérie, le recycler à travers les communautés immigrés pour pouvoir peser sur le pouvoir politique en Europe et accessoirement envoyer quelques déclinaisons dans le Sud, on ne ferait pas mieux.

Sur quelle base, de votre point de vue, devons-nous envisager une solidarité
Nord-Sud qui favorise enfin la démocratisation et non l'intégrisme ?

Si les altermondialistes veulent vraiment peser sur le monde de demain en associant le Sud, en freinant une mondialisation qui marginalise l'homme et sacralise le marché, ils doivent coupler leur exigence de démocratisation à celle de laïcité.
Chaque fois qu'un régime ou qu'un dirigeant se prévaut de la délégation divine pour imposer son autorité, il est toujours tenté par des abus attentatoires au droit le plus intime de l'Homme : celui de définir sa relation, à soi, à Dieu, à l'Autre. A mon avis, c'est même un droit qui précède les droits sociaux. Si l'on ne parvient pas à garantir et protéger cette aspiration, les despotes ont encore de beaux jours devant eux. Et la moitié de l'humanité, c'est-à-dire les femmes, seront données en pâture à des régimes iniques et régressifs. C'est cette résistance-là qu'il nous faut assumer ensemble. Ce n'est
pas en montrant de la condescendance à une idéologie violente comme l'intégrisme au motif qu'elle vient du Sud que l'on favorisera l'harmonie et la justice dans le monde. Celui qui utilisant le sabre et le goupillon, vous dit ‘'vous êtes sauvage, vous êtes barbare, nous sommes là pour vous éduquer''; et ceux qui vous déclarent, que ‘'le meilleur régime pour vous reste encore l'intégrisme'', commettent la même erreur.

Propos recueillis par Caroline FourestMSN