azapit
05/11/2005, 18h47
:Napo:
L'autre jour nous avions commencé à évoquer le(s) probélème(s) de la presse en Algérie. Voici un article d'un journal martocain à ce sujet.
Que faut-il en penser ?
Presse algérienne. Chronique d'une mort programmée
Après 17 ans d’indépendance, la presse algérienne n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Autocensure, peur de la répression judiciaire, silence complice, campagnes orchestrées… Comment la presse algérienne, qui représentait en 1988 un îlot de liberté exceptionnel, a-t-elle perdu de son lustre ? Des journalistes algériens font leur propre bilan.
Mohamed Benchicou, le directeur du Matin, est derrière les barreaux depuis juin 2004 et condamné à y demeurer, malgré sa santé détériorée. Motif ? Son livre anti-Bouteflika, Une imposture algérienne, avait été jugé malvenu à la veille des présidentielles. Farid Alliat, le directeur de publication du quotidien Liberté, a été condamné à un an de prison ferme en mai 2005. Raison invoquée ? Une simple affaire de diffamation, comme il y en a tant dans les tribunaux, rituellement, tous les mardis. Ali Dilem, le caricaturiste vedette, qui sait si bien croquer “Boutef”, collectionne les amendes dissuasives. Des journalistes écroués, toujours pour des affaires ubuesques de diffamation, il y en a eu à la pelle, cette année (Fouad Boughanem et le chroniqueur Hakim Laâlam du Soir d'Algérie, ou encore Abla Chérif, Hassane Zerrouky, Yasmine Zerrouky et Yasmine Ferroukhi du Matin). Reporters Sans Frontières montre du doigt “la susceptibilité d'un président”, sacralisé après sa réélection. De l'intérieur de la profession, Djamaldine Benchenouf (auteur d'un bilan sans merci de la liberté de la presse dans son pays) évoque “une presse indépendante saignée à blanc, devenue, au fil des ans, une presse privée aux ordres”. Que s'est-il passé au juste ?
Tout commence en octobre 1988. L'Algérie connaît son “printemps”. Le siège du parti unique, le Front de Libération Nationale (FLN) est dévasté. Les partis pullulent et les journaux aussi. Au lieu d'être des chapelles partisanes, ils s'auto proclament fleurons de “la presse indépendante”. Avec quels gages ? Des journalistes, autrefois au service du FLN, mis sur disponibilité moyennant 2 ans de salaire. Et un vent de liberté général. “Alors qu'en janvier de la même année, vous pouviez être arrêté si vous teniez un livre de Houcine Aït Ahmed, voilà que la télé nationale accueillait un débat politique entre Saïd Saadi (démocrate amazigh) et Abbassi Madani (islamiste)”, raconte Akram Belkaïd, journaliste exilé en France. S'ensuivent trois années de liberté sans bornes, des titres à profusion, une propension à tout dire, à caricaturer même le chef de l'état. Bref, une ivresse post-socialiste à la sauce algérienne, très épicée, extrême. Janvier 1992, le processus électoral est suspendu et la liberté de la presse atténuée. Le fruit était avarié dès le départ, estime Benchenouf. Pour lui, l'état ayant à l'époque le monopole de la distribution et du papier et 80% du marché publicitaire, “les patrons de presse étaient voués à un lourd endettement, ce qui allait à terme en faire des journalistes aux ordres”. Face à cette lecture quelque peu révisionniste, Belkaïd rappelle que “des lois libérales pouvant entériner le fait accompli étaient dans les canaux de l'état, mais l'entourage du président Chadli Benjedid n'a pas agi assez rapidement”.
Que s'est-il passé au lendemain du coup d'état militaire qui avait empêché les islamistes d'accéder au pouvoir ? La presse, francophone essentiellement, a troqué la vérité contre l'idéologie. Au lieu d'enquêter sur les raisons qui poussaient les militaires à bloquer l'élan démocratique, elle s'est majoritairement engagée à répercuter “l'information sécuritaire dramatisant le danger terroriste”, écrit Benchenouf. état d'urgence oblige, les journaux se devaient de s'auto-censurer. Et lorsque des brebis égarées, style Le Quotidien d'Algérie ou Le Jeudi d'Alger, moins inféodés à la junte militaire, criaient au “coup d'état”, ils étaient lynchés par leurs confrères. “Si on n'était pas éradicateur, raconte Belkaïd, en Algérie à l'époque, on était traité d'agent du Mossad ou de membre souterrain du Parti socialiste français”. Plus tard, un autre journal, tout aussi connu pour son impartialité, La Nation, allait résister à ces intimidations, avant d'être poussé à la faillite.
Entre 1993 et 1996, l'exil volontaire de journalistes, vers Paris, mais aussi Rabat, était courant. C'était, alors, une affaire de survie. L'assassinat de Tahar Djaout, pour ne citer que le plus emblématique de tous, a eu une retentissement énorme dans le milieu de la presse. “Les journalistes, explique Benchenouf, étaient tiraillés entre ce qu'ils savaient des méthodes des généraux et du danger que représentaient les islamistes”. Mais la plupart choisissent de passer sous silence la responsabilité des militaires dans les exactions. Les adeptes de la formule sceptique “Qui tue qui” font l’exception.
Deux explications à ce silence complice : la première, accusatrice, de Benchenouf, est que la presse indépendante, rebaptisée “républicaine, démocratique et patriote”, était devenue “le rempart du régime tout en faisant mine de l'exécrer et de le combattre”. Certains journaux auraient été récupérés à leur insu, via l'idéologie progressiste, et d'autres avec consentement. Un général de l'armée pouvait alors arborer devant un journaliste français une caricature qui le ridiculisait, et faire ce commentaire, “vous pensez qu'une presse aux ordres me traiterait d’assassin ?”. Trompe l'œil, s'insurge Benchenouf, car au-delà de ces caricatures, les différents militaires passés aux aveux, après coup (Souaidia, Lamari), mais aussi les défenseurs des droits de l'homme qui pointaient du doigt les militaires en plein conflit, ont été systématiquement lynchés par la presse locale. Deuxième explication, plus réaliste, de Belkaïd, “les journalistes, restés sur place, étaient dans la précarité, avaient peur de perdre leur emploi. Du coup, ils devenaient facilement influençables”. Résultat, les campagnes directes, commanditées ou menées par aveuglement idéologique, se sont multipliés. Lorsque tous les acteurs politiques algériens, militaires à part, se retrouvent à San Egidio en 1995 pour un plan de réconciliation (ils y avaient pensé 10 ans avant Bouteflika), toute la presse, sauf La Nation, connue pour son impartialité éditoriale, les descend en flammes. Plus tard, en 1998, une campagne du même acabit est menée, dans le même esprit de consensus, mais cette fois-ci contre un général, Mohamed Betchine, considéré par ses pairs comme “trop ambitieux”.
À l'arrivée de Bouteflika au pouvoir, ces années d'instrumentalisation ont laissé des traces. Signe des temps, les articles sur la mafia du foncier ou de la contrebande se raréfient. “Même les correspondants locaux sont devenus dérangeants”, se lamente Benchenouf. Quant aux grosses affaires, le black out devient la règle. Aucun journal, par exemple, n'a enquêté sur l'affaire Khalifa. Tous se sont contentés de balancer des ex-commis de l'état. à la demande. Bilan des courses, aujourd'hui, la presse privée algérienne (on ne l'appelle plus “indépendante”) est au bout du rouleau. Pendant la campagne présidentielle, la ligne franchement pro-Benflis de certains journaux, comme El Watan et El Khabar, apporte un double enseignement. D'un côté, une partialité commanditée avant le scrutin et de l’autre, une propension de l'état à se venger, au vu des lourdes amendes qui se sont abattues sur eux après la réélection de Bouteflika. Depuis, “la presse algérienne vit à l'heure tunisienne”, commente l'Express. Conséquence, “les journaux obéissent sans recevoir d'ordre, non pour des raisons que les rédactions jugent bonnes, mais par crainte de poursuites judiciaires”, se lamente Ali Yahya Abdennour, le chef de file des défenseurs de la liberté d'expression. En gros, 17 ans après son élan libertaire, la presse algérienne n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ecrasée, soumise, sans âme.
:banned:
Par Driss Ksikes
In 'TelQuel' quotidien en ligne
L'autre jour nous avions commencé à évoquer le(s) probélème(s) de la presse en Algérie. Voici un article d'un journal martocain à ce sujet.
Que faut-il en penser ?
Presse algérienne. Chronique d'une mort programmée
Après 17 ans d’indépendance, la presse algérienne n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Autocensure, peur de la répression judiciaire, silence complice, campagnes orchestrées… Comment la presse algérienne, qui représentait en 1988 un îlot de liberté exceptionnel, a-t-elle perdu de son lustre ? Des journalistes algériens font leur propre bilan.
Mohamed Benchicou, le directeur du Matin, est derrière les barreaux depuis juin 2004 et condamné à y demeurer, malgré sa santé détériorée. Motif ? Son livre anti-Bouteflika, Une imposture algérienne, avait été jugé malvenu à la veille des présidentielles. Farid Alliat, le directeur de publication du quotidien Liberté, a été condamné à un an de prison ferme en mai 2005. Raison invoquée ? Une simple affaire de diffamation, comme il y en a tant dans les tribunaux, rituellement, tous les mardis. Ali Dilem, le caricaturiste vedette, qui sait si bien croquer “Boutef”, collectionne les amendes dissuasives. Des journalistes écroués, toujours pour des affaires ubuesques de diffamation, il y en a eu à la pelle, cette année (Fouad Boughanem et le chroniqueur Hakim Laâlam du Soir d'Algérie, ou encore Abla Chérif, Hassane Zerrouky, Yasmine Zerrouky et Yasmine Ferroukhi du Matin). Reporters Sans Frontières montre du doigt “la susceptibilité d'un président”, sacralisé après sa réélection. De l'intérieur de la profession, Djamaldine Benchenouf (auteur d'un bilan sans merci de la liberté de la presse dans son pays) évoque “une presse indépendante saignée à blanc, devenue, au fil des ans, une presse privée aux ordres”. Que s'est-il passé au juste ?
Tout commence en octobre 1988. L'Algérie connaît son “printemps”. Le siège du parti unique, le Front de Libération Nationale (FLN) est dévasté. Les partis pullulent et les journaux aussi. Au lieu d'être des chapelles partisanes, ils s'auto proclament fleurons de “la presse indépendante”. Avec quels gages ? Des journalistes, autrefois au service du FLN, mis sur disponibilité moyennant 2 ans de salaire. Et un vent de liberté général. “Alors qu'en janvier de la même année, vous pouviez être arrêté si vous teniez un livre de Houcine Aït Ahmed, voilà que la télé nationale accueillait un débat politique entre Saïd Saadi (démocrate amazigh) et Abbassi Madani (islamiste)”, raconte Akram Belkaïd, journaliste exilé en France. S'ensuivent trois années de liberté sans bornes, des titres à profusion, une propension à tout dire, à caricaturer même le chef de l'état. Bref, une ivresse post-socialiste à la sauce algérienne, très épicée, extrême. Janvier 1992, le processus électoral est suspendu et la liberté de la presse atténuée. Le fruit était avarié dès le départ, estime Benchenouf. Pour lui, l'état ayant à l'époque le monopole de la distribution et du papier et 80% du marché publicitaire, “les patrons de presse étaient voués à un lourd endettement, ce qui allait à terme en faire des journalistes aux ordres”. Face à cette lecture quelque peu révisionniste, Belkaïd rappelle que “des lois libérales pouvant entériner le fait accompli étaient dans les canaux de l'état, mais l'entourage du président Chadli Benjedid n'a pas agi assez rapidement”.
Que s'est-il passé au lendemain du coup d'état militaire qui avait empêché les islamistes d'accéder au pouvoir ? La presse, francophone essentiellement, a troqué la vérité contre l'idéologie. Au lieu d'enquêter sur les raisons qui poussaient les militaires à bloquer l'élan démocratique, elle s'est majoritairement engagée à répercuter “l'information sécuritaire dramatisant le danger terroriste”, écrit Benchenouf. état d'urgence oblige, les journaux se devaient de s'auto-censurer. Et lorsque des brebis égarées, style Le Quotidien d'Algérie ou Le Jeudi d'Alger, moins inféodés à la junte militaire, criaient au “coup d'état”, ils étaient lynchés par leurs confrères. “Si on n'était pas éradicateur, raconte Belkaïd, en Algérie à l'époque, on était traité d'agent du Mossad ou de membre souterrain du Parti socialiste français”. Plus tard, un autre journal, tout aussi connu pour son impartialité, La Nation, allait résister à ces intimidations, avant d'être poussé à la faillite.
Entre 1993 et 1996, l'exil volontaire de journalistes, vers Paris, mais aussi Rabat, était courant. C'était, alors, une affaire de survie. L'assassinat de Tahar Djaout, pour ne citer que le plus emblématique de tous, a eu une retentissement énorme dans le milieu de la presse. “Les journalistes, explique Benchenouf, étaient tiraillés entre ce qu'ils savaient des méthodes des généraux et du danger que représentaient les islamistes”. Mais la plupart choisissent de passer sous silence la responsabilité des militaires dans les exactions. Les adeptes de la formule sceptique “Qui tue qui” font l’exception.
Deux explications à ce silence complice : la première, accusatrice, de Benchenouf, est que la presse indépendante, rebaptisée “républicaine, démocratique et patriote”, était devenue “le rempart du régime tout en faisant mine de l'exécrer et de le combattre”. Certains journaux auraient été récupérés à leur insu, via l'idéologie progressiste, et d'autres avec consentement. Un général de l'armée pouvait alors arborer devant un journaliste français une caricature qui le ridiculisait, et faire ce commentaire, “vous pensez qu'une presse aux ordres me traiterait d’assassin ?”. Trompe l'œil, s'insurge Benchenouf, car au-delà de ces caricatures, les différents militaires passés aux aveux, après coup (Souaidia, Lamari), mais aussi les défenseurs des droits de l'homme qui pointaient du doigt les militaires en plein conflit, ont été systématiquement lynchés par la presse locale. Deuxième explication, plus réaliste, de Belkaïd, “les journalistes, restés sur place, étaient dans la précarité, avaient peur de perdre leur emploi. Du coup, ils devenaient facilement influençables”. Résultat, les campagnes directes, commanditées ou menées par aveuglement idéologique, se sont multipliés. Lorsque tous les acteurs politiques algériens, militaires à part, se retrouvent à San Egidio en 1995 pour un plan de réconciliation (ils y avaient pensé 10 ans avant Bouteflika), toute la presse, sauf La Nation, connue pour son impartialité éditoriale, les descend en flammes. Plus tard, en 1998, une campagne du même acabit est menée, dans le même esprit de consensus, mais cette fois-ci contre un général, Mohamed Betchine, considéré par ses pairs comme “trop ambitieux”.
À l'arrivée de Bouteflika au pouvoir, ces années d'instrumentalisation ont laissé des traces. Signe des temps, les articles sur la mafia du foncier ou de la contrebande se raréfient. “Même les correspondants locaux sont devenus dérangeants”, se lamente Benchenouf. Quant aux grosses affaires, le black out devient la règle. Aucun journal, par exemple, n'a enquêté sur l'affaire Khalifa. Tous se sont contentés de balancer des ex-commis de l'état. à la demande. Bilan des courses, aujourd'hui, la presse privée algérienne (on ne l'appelle plus “indépendante”) est au bout du rouleau. Pendant la campagne présidentielle, la ligne franchement pro-Benflis de certains journaux, comme El Watan et El Khabar, apporte un double enseignement. D'un côté, une partialité commanditée avant le scrutin et de l’autre, une propension de l'état à se venger, au vu des lourdes amendes qui se sont abattues sur eux après la réélection de Bouteflika. Depuis, “la presse algérienne vit à l'heure tunisienne”, commente l'Express. Conséquence, “les journaux obéissent sans recevoir d'ordre, non pour des raisons que les rédactions jugent bonnes, mais par crainte de poursuites judiciaires”, se lamente Ali Yahya Abdennour, le chef de file des défenseurs de la liberté d'expression. En gros, 17 ans après son élan libertaire, la presse algérienne n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ecrasée, soumise, sans âme.
:banned:
Par Driss Ksikes
In 'TelQuel' quotidien en ligne