PDA

Voir la version complète : Les fourberies d'Inisi


stephane
05/11/2005, 11h03
Les fourberies d'Inisi - Soleil ou lune
Fable Kabyle

Cette année-là, madame Chacal, - je ne veux pas lui jeter le mauvais oeil, - mit bas deux fois ; elle eut des petits au printemps et elle eut encore à la fin de l'automne. Chacal, tout fier, ne cessait de se vanter et marchait sur la pointe des pieds. Quand il rencontra Hérisson, alors, il ne connut pas de mesure :
- Je n'ai à tenir compte de personne, lui dit-il, mon nid se remplit chaque année, comme on dit ; celui qui a des enfants dans la montagne n'a rien à redouter dans la plaine.
- Mieux vaut, dit Hérisson, un Abbassi de noble souche que cent personnes vivant dans la honte.

Il se rappelait encore le méchant tour qu'il lui avait joué la natte et il pensait : Attends un peut, Ben Yakoub, vilain oiseau, ta peau on la vend au marché du mardi, tu retomberas entre mes mains, où sont allés les premiers iront aussi les derniers.

Les grands froids avaient cessé. Les petits de Chacal étaient difformes ; leur arrière-train traînait à la terre ; leurs pattes étaient recourbées comme des baguettes de tambour. Pour Chacal, les jours de vantardise étaient passés. Il cachait ses petits pour qu'on ne les voie pas ; il se disait : finis les beaux jours, mon cher, n'espère pas les voir revenir. La première récoltes est perdue, un autre ne viendra pas. La malédiction est sur mes petits. Si j'avais été raisonnable, je n'aurait pas dévoilé la bénédiction dont j'avis été comblé. Mais, puisque je l'ai chantée d'une colline à l'autre, maintenant, je paie.

Madame Chacal, elle n'avait pas honte de ses enfants, malgré leur pauvre mine. Ce que produit le sein maternel est toujours cher. On dit : la vache qui a mit bas d'un hérisson se penche pour le lécher. et puis, elle avait l'expérience ; elle avait été mère plusieurs fois : celle qui a été mariée deux fois ignore-t-elle quelque chose ?

Cette année là, l'hiver avait été rude. Personne n'allait même chez son voisin, elle savait que c'était de soleil que manquait ses enfants. Il est la bête de toute cure. C'est lui qui tue les insectes nuisibles dans le sol et les germes morbides qui pénétrant jusqu'aux os. C'est lui la source de la santé ; lui, qui fait pousser les produits du sol ; (© publié par Hichem.MALEK)c'est lui qui fait grandir nos petits, récolte du coin du feu. Chaque jour, elle mettait ses petits au soleil, sur le pas de la porte, sur une couverture, pour qu'ils se réchauffent au soleil, se dégagent de l'étreinte de l'hiver.

Un jour, Hérisson rencontra Chacal :
- Au fait, lui demanda-t-il, comment vont tes enfants ? Ils doivent être devenus des lions ?
- Quelle orge, rétorqua l'autre as-tu fait griller ? Que l'oeil t'a visité, pour que tu me poses des questions sur mes enfants.

Chacal ne se laisse prendre qu'une fois :
- mes enfants vont bien, dit-il ; ils remplissent bien leur peau. Est-ce que les petits ne ressemblent pas aux parents ? Le roseau tire de sa souche.
- En es-tu resté aux histoires de jadis ? Demanda Hérisson ; l'hiver nous a épargnés et il a emporté, plaise à Dieu, tous les mauvais germes ainsi que la rivalité qui nous séparait. A partir d'aujourd'hui, nous sommes amis. Un de ces soirs, nous ferons un bon souper pour sceller notre fraternité.

Chacal, quand il s'agit de son ventre, oublie tout le reste. La gloutonnerie gâte le caractère. Ils discutèrent de la date de ce souper et le fixèrent à un jour de pleine lune, quand celle-ci est ronde comme une galette.
Arriva le jour où ils devaient partager le pain et le sel. La lune brillait de tout son éclat. Hérisson avait préparé à Chacal le funeste repas où il allait mettre le comble à son hypocrisie. il lui avait égorgé des agneaux bien tendres. Il avait empli des pots entiers de petit-lait. Il s'était procuré des raisins à prix élevé, il avait payé réaux et des réaux pour cela ; mais, comme on dit : Le moulin des At Arbi est inondé
On y dis**** son tour
Mais on en est pour ses frais.

Hérisson avait préparé son piège, il prévint sa femme :

- Le moment est venu. Chacal ne va pas tarder à arriver. Je vais m'adosser à ce talus, là-bas quand tu m'entendras lui souhaiter la bienvenue, fais sortir nos petits, tout nus, devant la porte de la maison : il les verra en passant.
- Jamais de la vie, dit-elle, ils prendraient froid.
- Ne te fais pas de soucis. Quand nous aurons fini de causer, nous entrerons par une porte ; fais-les rentrer par l'autre.

Chacal arriva au talus. Hérisson lui souhaita la bienvenue avec des cris de joie. Alors, Lady Hérisson fit sortir ses petits tout nus devant la porte. Chacal, sentant les fumets de bonne viande, pressa le pas. Hérisson riait dans sa couverture d'épines.

Ils arrivèrent devant la porte et y entrèrent les petits Hérisson tremblant et gémissant au froid. Chacal, stupéfait, dit à Hérisson :
- Tu es fou de laisser les petits exposés à ce froid ! Cela ne te fait pas pitié de les voir ainsi trembler en gémissant ?
- Puis-tu disparaître sans héritiers ! C'est la joie qui les fait ainsi crier. Mes petits passent la nuit dehors, la lune les y trouve à son lever et les y voit encore à son coucher. J'ai horreur du soleil, il noircit le teint. La lune, elle, est la meilleur des médications. Quand on ne sait quel remède recourir, on en trouve un dans le clair de lune. Souvent, quand je rôde la nuit, je renverse les produits magiques et les pots d'eau que les femmes exposent au claire de lune pour soigner leurs bébés. Souvent, passant sur une aire, je n'ai pas pu m'empêcher de rire en voyant vieilles filles et demoiselles à marier se lavant a clair de lune pour se trouver un mari.

Tout ce que disait Hérisson, chacal en prenait bonne note : moi aussi, pensait-il, je ferai de même pour mes fils. Je leur ferai passer la nuit au clair de lune pour qu'ils se fortifient.
Leur entretient terminé, Hérisson et Chacal entrèrent par ne porte ; Madame Hérisson et ses petits, par une autre. Chacal attaqua la cuisine chaude, il y mit toute sa gloutonnerie. Comme on dit : Couscous fin, viande tendre ; Seigneur, rends nos mains agiles, les crêpes sont succulents.

Tant que dura la nuit, ses dents ne s'arrêtèrent pas de broyer.
A l'aurore, il continuait d'absorber d la mangeaille. Son ventre était tendu comme une peau de tambour et aussi gonflé qu'une outre. Il avait léché tous les plats, les laissant absolument vides.

Il se sentait bien, mais l'heure était venue pour lui de rejoindre sa tendre épouse ; Il se leva pesamment et dit au revoir à Hérisson.
- Que Dieu, lui dit-il, te dédommage pour toutes les dépenses que tu as faites pour m'honorer. Un jour, je t'inviterai à venir souper chez moi. Reste en paix.

Il partit. Tout en marchand, il se félicitait de sa bonne aubaine. Il se disait : Tant pis pour lui ; je l'ai berné, les lions se sont ruinés et les chacals en ont profité.
Bien qu'ils aient partagé le pain et le sel, ils n'avaient pas à s'entendre. Chacal, le misérable fourbe, ne savait pas que tant il avait trouvé de plaisirs, tant il trouveraient de peines.

Il rentra chez lui. Sa femme lui demanda :
- Alors, cela t'a plu ?
- Ce n'est pas le moment, dit-il. Laisse-moi me reposer et m'allonger.

Sans même se soucier de ses enfants, il ne pensait qu'à dormir. Le crépuscule tomba ; la lune se leva, Chacal dormait.
Soudain, il se réveilla, comme s'il avait reçu une gifle, et dit à sa femme :
- Vite, j'ai une bonne idée ; ôte à nos petits leurs habits et fais-les dormir dehors au clair de lune.
- Serais-tu soûl, ou bien parles-tu en rêve ? Tu voudrais déshabiller nos petits et les laisser passer la nuit tout nus dehors, pour que le froid les tus ?
- Je ne suis pas fou du tout, dit-il, et je n'ai pas perdu la tête : Ce que fait ton voisin, fais-le,
Ou prends la route et déménage.
Si tu m'avais accompagnés chez Hérisson, tu aurais vu comme ses petits sont vigoureux. Ils sont aussi rondelets que des oeufs au nid. C'est le clair de lune qui les fortifie. Tous les soirs, ils dorment dehors, ils gambadent de joie.

Madame Chacal ne dit plus rien et les mit dehors à contre coeur. Elle les laissa là tout nus. Chacal se rendormit, il n'avait pas encore complètement digéré tout ce qu'il avait mangé.
Ses enfants se mirent à crier, gémir, geindre. La mère en avait le coeur brisé, elle ne trouvait plus le sommeil.

- Lève-toi, dit-elle à l'autre, toi que le ciel m'a imposé comme époux : nos petits sont en train de mourir.
- Tais-toi, répondit-il, laisse-moi tranquille ; tu ne sais pas ce qui t'es utile. Les gens, d'habitude, ont à élever des tout petits, moi, c'est une adulte que je dois éduquer. S'ils sont tes enfants, ce sont aussi les miens.

Toute la nuit, ils ne cessèrent de se dis****r, tandis que leurs petits gémissaient.
Le lendemain matin, ils les trouvèrent aux prises avec une bonne bronchite, secoués de quintes de toux. Chacal, en toute hâte, les fit rentrer. Elle alluma un bon feu et les fit se réchauffer près du kanoun, leur frictionna les têtes. Elle leur prépara une tisane au thé des champs.
Chacal, hors de lui, se mit en route, en courant joindre Dame Belette et lui demander quels soins donner à ses enfants. Il était terrorisé et redoutait de les perdre comme les premiers, lors de l'affaire de la gale.

Arrivé chez Belette, il lui dit en pleurant ses malheurs :
- J'ai été invité par Hérisson, j'ai vu ses petits, aussi gras que de petits sangliers. Il leur fait passer la nuit au clair de lune. J'ai voulu faire comme lui hier soir, j'ai mis mes enfants dehors et leur ai fait passer la nuit sous la lune. Ce matin, je les ai trouvés transis de froid. Pourrais-tu me conseiller un remède pour les sauver ? Je t'en récompenserai largement, si Dieu le veut.
- Imbécile, dit-elle, Hérisson s'est encore moqué de toi et il y est arrivé facilement. Fais donc appel à ta propre expérience. Tu es solide, bien portant, ton pelage est épais et, malgré cela, tu ne peux rester une minute au froid sans ressentir de la fièvre. Tu as osé laisser tes petits exposés, tout nus, à la gelée, recroquevillés au froid. Toute la nuit, la maladie les a attaqués, le froid les a pénétrés et maintenant ils ont une bonne congestion. Retourne chez toi ; réchauffe-les ; enveloppe-leur les flancs et fais-leur des tisanes de thé champs. Ces jours-ci, enferme-les à la maison qu'ils ne sortent pas avant d'être complètement hors de danger. Quand ils commenceront à aller mieux, quand le temps sera chaud, sors-les devant la porte et qu'ils restent un bon moment exposés au soleil. Le soleil de mars donne la santé au corps. Ils se débarrasseront de tous les restes de maladie, retrouveront leur santé et deviendront solides.

Chacal rentra chez lui. Il trouva sa femme vaillante à la tâche, toute occupée de ses petits :
- Vite, lui dit-il, Belette m'a indiqué les remèdes. Elle m'a dit de les tenir au chaud at de les sortir au chaud et de les sortir au soleil.

Madame la Chacal était de si mauvaise humeur qu'elle lui répondit :
- Je n'ai pas besoin moi de Belette, je sais comment je dois soigner mes enfants. Quand on a des enfants, il faut s'en occuper et prendre la responsabilité de leur entretien.

C'est toi, pauvre débris, qui t'es moqué de moi. Il y a longtemps que je connais les bienfaits du soleil. Il est remède, il est fortifiant. Nos aïeux ignoraient tout des remèdes d'aujourd'hui. Ils mangeaient à leur faim et circulaient au grand soleil. Il avaient une santé de fer. Les vieux s'autrefois valaient mieux que les jeunes de maintenant.
Elle soigna ses enfants avec toute sa sollicitude. Quand les germes morbides eurent disparu, on les voyait, à longueur de journée, étendus devant la porte, sur une couverture ; Ils se fortifièrent, devinrent des ogres armés pour la chasse. Ils cherchaient à apercevoir le museau de Hérisson. Celui qui fait le mauvais coup doit payer.
c'est comme on leur demandait :
- A quand ta vengeance, Djeha ?
- Je saurai attendre cents ans, répondaient-ils.
Fables composées dans le style traditionnel par une collaboratrice de Ouaghzen.
F.D.B N°107 - Fort National- 1970 (III)