Hélène
16/11/2004, 06h03
15-11-2004
Côte-d'Ivoire: fin de partie
Louis-Bernard Robitaille
collaboration spéciale, La Presse
Paris
La seule certitude qu'on peut avoir ces jours-ci avec le rapatriement massif des Français, des autres ressortissants occidentaux et des étrangers en général, c'est qu'il n'y aura pas de retour en arrière.
À cette époque où le vieux président Félix Houphouët-Boigny réussissait à tenir ensemble les diverses communautés et ethnies du pays, les chrétiens du Sud et les musulmans du Nord. À une époque où la Côte-d'Ivoire, avec ses exportations de cacao, faisait figure de pays relativement prospère, épargné par les conflits ethniques et la guerre civile. Et où quelque 50000 Français -entre autres Occidentaux- contribuaient à faire tourner l'économie nationale.
La Côte-d'Ivoire, jusqu'à la mort de Houphouët-Boigny, en 1993, n'était pas seulement la «vitrine de la France» en Afrique, mais celle d'une coopération à peu près viable entre Africains et Occidentaux. Avec trois millions d'habitants, Abidjan était, depuis longtemps, une ville plutôt dangereuse et violente, mais il s'agissait, si l'on peut dire, de délinquance «normale», comme on en constate dans d'autres mégapoles comme Rio ou Mexico.
Ce fragile équilibre a définitivement volé en éclat depuis une dizaine de jours. Avec, d'abord le bombardement par l'«aviation» ivoirienne de positions de la force française d'interposition (5000 hommes) qui assure le cessez-le-feu entre les forces «loyalistes» du président Laurent Gbagbo et les «rebelles» du Nord: neuf morts français et une trentaine de blessés. Nul ne sait précisément à quel niveau l'ordre d'attaquer a été donné, mais il paraît évident à tous les observateurs qu'il ne s'agissait pas d'une erreur ou d'un accident, comme le soutenait la présidence ivoirienne. Du coup, dans un mouvement d'humeur que certains, en France, ont jugé un peu impulsif, le président Jacques Chirac donnait ordre aux forces françaises de détruire cette même «aviation» ivoirienne, soit quatre avions et cinq hélicoptères.
Là-dessus, Laurent Gbagbo décidait aussitôt, en guise de représailles, de lâcher ses milices «patriotiques». Résultat: terreur généralisée dans les quartiers occidentaux et au sein de la communauté blanche. Pillages systématiques, violences graves, et des rumeurs de massacres et de viols qui ont achevé de semer la panique. Hier soir, un véritable pont aérien entre Abidjan et Paris avait déjà rapatrié quelque 5000 des 15000 ressortissants français que comptait encore le pays, en proie à des troubles divers depuis une dizaine d'années. De ce nombre, beaucoup étaient des Français installés en Côte-d'Ivoire depuis des décennies, et même deux ou trois générations. «C'était mon pays, j'y suis née, mais je sais que je n'y retournerai jamais», disait hier une femme dans la quarantaine, qui a tout abandonné sur place après avoir échappé de peu au lynchage et assisté au pillage de sa propre maison, sur le toit de laquelle elle s'était réfugiée avec sa famille.
La politique du pire
Il est devenu évident, au cours de la semaine, que le clan de Laurent Gbagbo avait choisi la politique du pire. D'abord en s'attaquant aux soldats français de la force d'interposition. Puis en niant pratiquement cette agression: «Est-ce que vous avez vu les cadavres des soldats? Est-ce que vous avez ouvert les cercueils pour vérifier?» demandait jeudi un porte-parole du gouvernement.
Enfin, en déclenchant sciemment cette véritable chasse aux Blancs, qui n'est pas sans rappeler les mesures insensées prises dans les années 70 par le dictateur ougandais Idi Amin Dada contre les minorités blanche, libanaise et asiatique, et qui avaient achevé de plonger son pays dans le chaos économique.
Avec ses 5000 soldats de l'opération Licorne, l'ancienne puissance coloniale est assurément dans une situation délicate. Les forces militaires françaises assurent le respect du cessez-le-feu entre les forces gouvernementales de Gbagbo, au Sud, et les insurgés du Nord, à dominante musulmane, qui occupent plus de la moitié du pays. Tout cela se fait officiellement sous mandat du Conseil de sécurité et avec le concours de Casques bleus fournis notamment par le Sénégal et le Nigeria. Mais c'est la France qui est en première ligne et que chaque camp accuse régulièrement soit de favoriser le camp ennemi, soit d'occuper le pays. En janvier 2003, la diplomatie française paraissait avoir gagné le pari de réconcilier les deux camps, qui avaient signé les accords de Marcoussis. Ces accords n'ont jamais connu le moindre début d'application. Et la France reste coincée au milieu du champ de bataille.
Cependant, comme le faisait remarquer Stephen Smith, l'un des meilleurs connaisseurs de l'Afrique et auteur du terrible Négrologie (Calmann-Lévy, 2003), constat désespéré sur le sort de l'Afrique noire: «C'est d'abord la Côte-d'Ivoire qui est en train de se suicider en faisant fuir ces 40000 étrangers qui contribuaient à faire tourner l'économie.» Ou plutôt, pour l'instant, Laurent Gbagbo et son entourage qui consomment le suicide du pays. Une fois évacuée la quasi-totalité de la communauté française et étrangère, ce qui paraît désormais inéluctable, la France aura toujours la possibilité de se retirer de cet infernal bourbier. Et de laisser face à face les deux camps ennemis, ou d'en confier le sort à une éventuelle force d'interposition africaine.
Chiffre cité par Stephen Smith: l'Afrique noire, Maghreb et Afrique du Sud exclus, compte pour 13% de la population mondiale. Et, aujourd'hui, pour moins de 1% du commerce mondial. Avec un Pib équivalent à celui de l'Espagne.
Côte-d'Ivoire: fin de partie
Louis-Bernard Robitaille
collaboration spéciale, La Presse
Paris
La seule certitude qu'on peut avoir ces jours-ci avec le rapatriement massif des Français, des autres ressortissants occidentaux et des étrangers en général, c'est qu'il n'y aura pas de retour en arrière.
À cette époque où le vieux président Félix Houphouët-Boigny réussissait à tenir ensemble les diverses communautés et ethnies du pays, les chrétiens du Sud et les musulmans du Nord. À une époque où la Côte-d'Ivoire, avec ses exportations de cacao, faisait figure de pays relativement prospère, épargné par les conflits ethniques et la guerre civile. Et où quelque 50000 Français -entre autres Occidentaux- contribuaient à faire tourner l'économie nationale.
La Côte-d'Ivoire, jusqu'à la mort de Houphouët-Boigny, en 1993, n'était pas seulement la «vitrine de la France» en Afrique, mais celle d'une coopération à peu près viable entre Africains et Occidentaux. Avec trois millions d'habitants, Abidjan était, depuis longtemps, une ville plutôt dangereuse et violente, mais il s'agissait, si l'on peut dire, de délinquance «normale», comme on en constate dans d'autres mégapoles comme Rio ou Mexico.
Ce fragile équilibre a définitivement volé en éclat depuis une dizaine de jours. Avec, d'abord le bombardement par l'«aviation» ivoirienne de positions de la force française d'interposition (5000 hommes) qui assure le cessez-le-feu entre les forces «loyalistes» du président Laurent Gbagbo et les «rebelles» du Nord: neuf morts français et une trentaine de blessés. Nul ne sait précisément à quel niveau l'ordre d'attaquer a été donné, mais il paraît évident à tous les observateurs qu'il ne s'agissait pas d'une erreur ou d'un accident, comme le soutenait la présidence ivoirienne. Du coup, dans un mouvement d'humeur que certains, en France, ont jugé un peu impulsif, le président Jacques Chirac donnait ordre aux forces françaises de détruire cette même «aviation» ivoirienne, soit quatre avions et cinq hélicoptères.
Là-dessus, Laurent Gbagbo décidait aussitôt, en guise de représailles, de lâcher ses milices «patriotiques». Résultat: terreur généralisée dans les quartiers occidentaux et au sein de la communauté blanche. Pillages systématiques, violences graves, et des rumeurs de massacres et de viols qui ont achevé de semer la panique. Hier soir, un véritable pont aérien entre Abidjan et Paris avait déjà rapatrié quelque 5000 des 15000 ressortissants français que comptait encore le pays, en proie à des troubles divers depuis une dizaine d'années. De ce nombre, beaucoup étaient des Français installés en Côte-d'Ivoire depuis des décennies, et même deux ou trois générations. «C'était mon pays, j'y suis née, mais je sais que je n'y retournerai jamais», disait hier une femme dans la quarantaine, qui a tout abandonné sur place après avoir échappé de peu au lynchage et assisté au pillage de sa propre maison, sur le toit de laquelle elle s'était réfugiée avec sa famille.
La politique du pire
Il est devenu évident, au cours de la semaine, que le clan de Laurent Gbagbo avait choisi la politique du pire. D'abord en s'attaquant aux soldats français de la force d'interposition. Puis en niant pratiquement cette agression: «Est-ce que vous avez vu les cadavres des soldats? Est-ce que vous avez ouvert les cercueils pour vérifier?» demandait jeudi un porte-parole du gouvernement.
Enfin, en déclenchant sciemment cette véritable chasse aux Blancs, qui n'est pas sans rappeler les mesures insensées prises dans les années 70 par le dictateur ougandais Idi Amin Dada contre les minorités blanche, libanaise et asiatique, et qui avaient achevé de plonger son pays dans le chaos économique.
Avec ses 5000 soldats de l'opération Licorne, l'ancienne puissance coloniale est assurément dans une situation délicate. Les forces militaires françaises assurent le respect du cessez-le-feu entre les forces gouvernementales de Gbagbo, au Sud, et les insurgés du Nord, à dominante musulmane, qui occupent plus de la moitié du pays. Tout cela se fait officiellement sous mandat du Conseil de sécurité et avec le concours de Casques bleus fournis notamment par le Sénégal et le Nigeria. Mais c'est la France qui est en première ligne et que chaque camp accuse régulièrement soit de favoriser le camp ennemi, soit d'occuper le pays. En janvier 2003, la diplomatie française paraissait avoir gagné le pari de réconcilier les deux camps, qui avaient signé les accords de Marcoussis. Ces accords n'ont jamais connu le moindre début d'application. Et la France reste coincée au milieu du champ de bataille.
Cependant, comme le faisait remarquer Stephen Smith, l'un des meilleurs connaisseurs de l'Afrique et auteur du terrible Négrologie (Calmann-Lévy, 2003), constat désespéré sur le sort de l'Afrique noire: «C'est d'abord la Côte-d'Ivoire qui est en train de se suicider en faisant fuir ces 40000 étrangers qui contribuaient à faire tourner l'économie.» Ou plutôt, pour l'instant, Laurent Gbagbo et son entourage qui consomment le suicide du pays. Une fois évacuée la quasi-totalité de la communauté française et étrangère, ce qui paraît désormais inéluctable, la France aura toujours la possibilité de se retirer de cet infernal bourbier. Et de laisser face à face les deux camps ennemis, ou d'en confier le sort à une éventuelle force d'interposition africaine.
Chiffre cité par Stephen Smith: l'Afrique noire, Maghreb et Afrique du Sud exclus, compte pour 13% de la population mondiale. Et, aujourd'hui, pour moins de 1% du commerce mondial. Avec un Pib équivalent à celui de l'Espagne.