Hélène
31/10/2004, 14h30
Aujourd'hui dans la presse québécoise: un dossier sur la guerre d'Algérie
http://www.cyberpresse.ca/monde/article/1,151,1061,102004,829483.shtml
30-10-2004
Histoire
Il y a 50 ans, la guerre d'Algérie
Associated Press
Paris
1er novembre 1954, Toussaint sanglante, Toussaint rouge: il y a 50 ans, une trentaine d'attentats en Algérie faisaient huit morts et étaient revendiqués par un mystérieux «Front de libération nationale». Éclatait une guerre de huit ans qui, pendant longtemps, ne dira pas son nom.
TOKEN_BLOC_LIEN
L'Algérie était alors française depuis près de 125 ans, au point où elle avait été divisée en départements. À Alger, à Oran, à Bougie (Béjaïa), à Philippeville (Skikda), à Bône (Annaba), la France avait créé une colonie de peuplement, un million de «pieds-noirs» installés principalement dans les villes, le «bled» (les campagnes) restant presque exclusivement peuplé d'autochtones, au nombre de huit millions. Des campagnes dépourvues des services publics de base, alors qu'à Alger on vit comme à Marseille, avec il est vrai un niveau de vie légèrement inférieur.
Au crépuscule de ce 1er novembre 1954, on n'imagine pas alors, pas plus à Alger qu'à Paris, que vient d'éclater une guerre, une véritable guerre avec son cortège d'atrocités, conflit auquel participeront à partir de 1956 jusqu'à l'indépendance algérienne en 1962 plus de deux millions de jeunes Français en accomplissant leur service militaire sur place. Ceux-ci seront profondément marqués par la découverte d'un tiers-monde qui a peu à voir avec les vitrines rutilantes d'Alger, marqués par la confrontation aux horreurs de la guerre, à des méthodes dignes de la Gestapo, cette torture qu'ils croyaient indigne de l'armée française. Ils en resteront marqués et la France avec eux.
La guerre d'Algérie aura aussi raison de la Quatrième République, permettant le retour du général de Gaulle au pouvoir.
Certains Français avaient pourtant conscience que les choses ne pouvaient plus durer entre une minorité européenne, jouissant du droit normal à la citoyenneté reconnu dans toute démocratie, et une majorité exclue. Une sorte d'apartheid qui ne disait pas son nom.
«Nos parents nous avaient élevés dans l'idée de l'égalité, ils pensaient que l'émancipation viendrait par l'éducation. Mais les gens de ma génération ne croyaient plus aux petits pas. Nous voulions l'indépendance du pays», explique l'historien dissident Mohammed Harbi, qui vit en France, dans un entretien au Monde.
Les quelque 600 000 Algériens instruits se heurtent en effet depuis des lustres au refus buté de leur faire une place dans les institutions, tandis que la grande masse paysanne est carrément exclue du développement économique et de l'éducation (10% des enfants seulement sont scolarisés). Les deux communautés se côtoient dans les villes, elles ne se mélangent guère.
La fin de la Seconde guerre mondiale, qui a vu de nombreux Maghrébins se battre pour la libération de la France aux côtés du général Leclercq, apparaît comme la grande occasion manquée et comme le point de départ d'un nationalisme qui n'aura bientôt plus d'autre choix que celui des armes.
Le 8 mai 1945, alors que l'on fête la défaite du nazisme, la région de Constantine se soulève en faveur de l'indépendance. La répression sera terrible et fera plusieurs milliers de morts à Sétif. Deuxième occasion manquée, trois ans plus tard, l'élection d'une assemblée algérienne: le scrutin sera truqué, les colons, avec la complicité de l'État, refusant de faire une place même réduite aux «indigènes».
Lors des attaques du 1er novembre 1954, l'opinion sera particulièrement émue par l'une d'entre elles: un autocar est arrêté dans les Aurès et deux personnes, le caïd Hadj Sadok, ancien lieutenant de l'armée française, et Guy Monnerot, un instituteur, sont froidement abattus.
Pendant longtemps, la France gouvernée par la gauche (François Mitterrand est ministre de l'Intérieur au début des troubles) refusera toute négociation avec le leitmotiv: cessez-le-feu avant tout pourparler. Alors que la France accorde leur indépendance à la Tunisie et au Maroc, elle la refuse à l'Algérie. Le pétrole du Sahara, qui jaillit depuis peu, n'incite pas non plus à se séparer des «joyaux de la couronne».
Et puis, l'armée français réussit à contenir l'insurrection en bouclant les frontières, en effectuant des déplacements forcés de population et en quadrillant Alger. Pourtant, elle ne peut aller contre le sens de l'histoire, alors que la décolonisation est partout à l'ordre du jour. En 1960, les Nations unies ont d'ailleurs reconnu le droit de l'Algérie à l'indépendance.
Par ailleurs, les gestes des Français pour trouver une solution de compromis (association à la France proposée en 1959) apparaissent comme trop limités et surtout beaucoup trop tardifs. L'année précédente, le général de Gaulle a eu beau déclarer lors de son premier voyage sur place qu'il n'y avait en Algérie «que des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs», il n'y a plus personne pour le croire.
Le divorce est devenu inévitable et il se fait dans les pires conditions. Le million de Français d'Algérie quitte le pays en abandonnant tout. Une partie des harkis, ces supplétifs algériens de l'armée française, sont abandonnés sur place alors qu'ils ne peuvent qu'être considérés comme des traîtres par le nouveau pouvoir. Celui-ci s'impose en outre par la force en éliminant de manière sanglante toute dissidence et toute opposition interne. Il s'érige en imposant le socialisme inspiré du «modèle» soviétique, tout en s'efforçant d'arabiser à tout prix un pays divers en niant à la fois ses racines berbères et l'apport français.
Selon les Algériens, le conflit a fait un million et demi de morts. En France, les estimations des historiens tournent autour de 200 000 à 300 000 morts.
Un demi-siècle plus tard, les cicatrices sont mal refermées des deux côtés de la Méditerranée et l'Algérie n'a pas fait table rase du passé en recherchant une hypothétique identité arabo-islamique, exclusive de toute autre. Comme tout divorce, restent les enfants d'une histoire commune qui rendent impossible toute séparation absolue.
http://www.cyberpresse.ca/monde/article/1,151,1061,102004,829483.shtml
30-10-2004
Histoire
Il y a 50 ans, la guerre d'Algérie
Associated Press
Paris
1er novembre 1954, Toussaint sanglante, Toussaint rouge: il y a 50 ans, une trentaine d'attentats en Algérie faisaient huit morts et étaient revendiqués par un mystérieux «Front de libération nationale». Éclatait une guerre de huit ans qui, pendant longtemps, ne dira pas son nom.
TOKEN_BLOC_LIEN
L'Algérie était alors française depuis près de 125 ans, au point où elle avait été divisée en départements. À Alger, à Oran, à Bougie (Béjaïa), à Philippeville (Skikda), à Bône (Annaba), la France avait créé une colonie de peuplement, un million de «pieds-noirs» installés principalement dans les villes, le «bled» (les campagnes) restant presque exclusivement peuplé d'autochtones, au nombre de huit millions. Des campagnes dépourvues des services publics de base, alors qu'à Alger on vit comme à Marseille, avec il est vrai un niveau de vie légèrement inférieur.
Au crépuscule de ce 1er novembre 1954, on n'imagine pas alors, pas plus à Alger qu'à Paris, que vient d'éclater une guerre, une véritable guerre avec son cortège d'atrocités, conflit auquel participeront à partir de 1956 jusqu'à l'indépendance algérienne en 1962 plus de deux millions de jeunes Français en accomplissant leur service militaire sur place. Ceux-ci seront profondément marqués par la découverte d'un tiers-monde qui a peu à voir avec les vitrines rutilantes d'Alger, marqués par la confrontation aux horreurs de la guerre, à des méthodes dignes de la Gestapo, cette torture qu'ils croyaient indigne de l'armée française. Ils en resteront marqués et la France avec eux.
La guerre d'Algérie aura aussi raison de la Quatrième République, permettant le retour du général de Gaulle au pouvoir.
Certains Français avaient pourtant conscience que les choses ne pouvaient plus durer entre une minorité européenne, jouissant du droit normal à la citoyenneté reconnu dans toute démocratie, et une majorité exclue. Une sorte d'apartheid qui ne disait pas son nom.
«Nos parents nous avaient élevés dans l'idée de l'égalité, ils pensaient que l'émancipation viendrait par l'éducation. Mais les gens de ma génération ne croyaient plus aux petits pas. Nous voulions l'indépendance du pays», explique l'historien dissident Mohammed Harbi, qui vit en France, dans un entretien au Monde.
Les quelque 600 000 Algériens instruits se heurtent en effet depuis des lustres au refus buté de leur faire une place dans les institutions, tandis que la grande masse paysanne est carrément exclue du développement économique et de l'éducation (10% des enfants seulement sont scolarisés). Les deux communautés se côtoient dans les villes, elles ne se mélangent guère.
La fin de la Seconde guerre mondiale, qui a vu de nombreux Maghrébins se battre pour la libération de la France aux côtés du général Leclercq, apparaît comme la grande occasion manquée et comme le point de départ d'un nationalisme qui n'aura bientôt plus d'autre choix que celui des armes.
Le 8 mai 1945, alors que l'on fête la défaite du nazisme, la région de Constantine se soulève en faveur de l'indépendance. La répression sera terrible et fera plusieurs milliers de morts à Sétif. Deuxième occasion manquée, trois ans plus tard, l'élection d'une assemblée algérienne: le scrutin sera truqué, les colons, avec la complicité de l'État, refusant de faire une place même réduite aux «indigènes».
Lors des attaques du 1er novembre 1954, l'opinion sera particulièrement émue par l'une d'entre elles: un autocar est arrêté dans les Aurès et deux personnes, le caïd Hadj Sadok, ancien lieutenant de l'armée française, et Guy Monnerot, un instituteur, sont froidement abattus.
Pendant longtemps, la France gouvernée par la gauche (François Mitterrand est ministre de l'Intérieur au début des troubles) refusera toute négociation avec le leitmotiv: cessez-le-feu avant tout pourparler. Alors que la France accorde leur indépendance à la Tunisie et au Maroc, elle la refuse à l'Algérie. Le pétrole du Sahara, qui jaillit depuis peu, n'incite pas non plus à se séparer des «joyaux de la couronne».
Et puis, l'armée français réussit à contenir l'insurrection en bouclant les frontières, en effectuant des déplacements forcés de population et en quadrillant Alger. Pourtant, elle ne peut aller contre le sens de l'histoire, alors que la décolonisation est partout à l'ordre du jour. En 1960, les Nations unies ont d'ailleurs reconnu le droit de l'Algérie à l'indépendance.
Par ailleurs, les gestes des Français pour trouver une solution de compromis (association à la France proposée en 1959) apparaissent comme trop limités et surtout beaucoup trop tardifs. L'année précédente, le général de Gaulle a eu beau déclarer lors de son premier voyage sur place qu'il n'y avait en Algérie «que des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs», il n'y a plus personne pour le croire.
Le divorce est devenu inévitable et il se fait dans les pires conditions. Le million de Français d'Algérie quitte le pays en abandonnant tout. Une partie des harkis, ces supplétifs algériens de l'armée française, sont abandonnés sur place alors qu'ils ne peuvent qu'être considérés comme des traîtres par le nouveau pouvoir. Celui-ci s'impose en outre par la force en éliminant de manière sanglante toute dissidence et toute opposition interne. Il s'érige en imposant le socialisme inspiré du «modèle» soviétique, tout en s'efforçant d'arabiser à tout prix un pays divers en niant à la fois ses racines berbères et l'apport français.
Selon les Algériens, le conflit a fait un million et demi de morts. En France, les estimations des historiens tournent autour de 200 000 à 300 000 morts.
Un demi-siècle plus tard, les cicatrices sont mal refermées des deux côtés de la Méditerranée et l'Algérie n'a pas fait table rase du passé en recherchant une hypothétique identité arabo-islamique, exclusive de toute autre. Comme tout divorce, restent les enfants d'une histoire commune qui rendent impossible toute séparation absolue.