Hélène
10/06/2004, 04h41
9 juin 2004 / 18 h 34
APRÈS LA PUBLICATION D'UN RAPPORT DU CONGRÈS ISLAMIQUE DU CANADA
Y a-t-il un « vote musulman » au Canada ?
Par David Ouellette
À trois semaines des élections fédérales canadiennes, les groupes de pression islamiques se mobilisent pour consolider le « vote musulman ». Forts du dernier recensement national (2003) qui place pour la première fois dans l'histoire du Canada l'islam au rang de troisième religion (après le catholicisme et le protestantisme, et avant le judaïsme), ces groupes multiplient leurs efforts pour que les 600 000 musulmans canadiens prennent conscience de leur poids électoral potentiel.
Le 13 avril dernier, le Congrès islamique du Canada (CIC) publiait presque deux mois avant les élections générales un rapport intitulé « Election 2004. Towards Informed and Committed Voting ». À la suite d'une analyse des déclarations publiques, des objectifs de campagne électorale et des votes parlementaires de chacun des 301 députés fédéraux, le CIC y évalue chacun d'entre eux. En fonction de 20 questions parmi lesquelles le développement de liens commerciaux entre le Canada et le monde islamique ou le conflit israélo-arabe. Le rapport accorde ensuite une note moyenne à chaque député selon la grille suivante :
A : position en accord ave le point de vue du CIC ;
B : position partiellement en accord avec le point de vue du CIC
F : position à l'opposé du point de vue du CIC
La grande majorité des députés du gouvernement libéral (centre-gauche) sortant obtiennent ainsi une moyenne de A ou de B. la conclusion s'impose sans le dire : le CIC souhaite que le " vote musulman" réélise le Parti libéral au pouvoir. Souvent perçu comme le parti du multiculturalisme et de l'immigration, ayant fait le choix d'une politique étrangère qui semble plutôt dictée par l'ONU que par les intérêts nationaux, le Parti libéral bénéficie traditionnellement du vote des « néo-Canadiens ».
En revanche, 68 des 71 députés de l'opposition officielle, le Parti conservateur (centre-droit), réputé pour son appui à l'intervention américaine en Irak, à une politique d'immigration plus stricte et au droit d'autodéfense d'Israël, récoltent un F. Il est vrai que le Président du CIC, Mohammed Elmasry, a publiquement exprimé la crainte de voir se transformer le Parti conservateur en « Parti neocon », terme utilisé par les adversaires de l'administration Bush pour désigner les acteurs de la « cabale juive » qui règnerait sur la Maison Blanche et le Pentagone.
Aux extrêmes du spectre politique, les députés du parti néo-démocrate (gauche/altermondialistes), parti violemment opposé à la politique étrangère américaine et très critique d'Israël, récoltent tous des A. De nouveaux candidats néo-démocrates - comme les altermondialistes Omar Aktouf ou Monia Mazigh, l'épouse voilée de Maher Arar, récemment rentré de Syrie après y avoir été déporté en 2001 par les États-unis pour ses liens présumés avec Al-Qaïda -, ont de quoi attirer l' « électorat musulman », bien que le parti néo-démocrate ne soit même pas certain de participer à l'opposition officielle.
De plus, le rapport du CIC identifie 101 districts électoraux canadiens dans lesquels un « vote musulman » homogène pourrait faire basculer l'élection en faveur de l'un ou l'autre des candidats. 55 de ceux-ci seraient en Ontario et 21 au Québec, les deux provinces les plus peuplées du Canada.
Outre le rapport du CIC, le chapitre canadien du Council on American-Islamic Relations (CAIR-CAN) a initié une veille électorale et publié un guide des élections sur son site internet. Ce 7 juin, son directeur exécutif, Riad Saloojee, signe dans le quotidien de la capitale, l'« Ottawa Citizen », un éditorial intitulé « Une tyrannie de choix pour les musulmans du Canada ». Il y déplore le manque de cohésion du « vote islamique », puisque les intérêts musulmans seraient, selon lui, éparpillés sur l'échiquier politique canadien. Les musulmans seraient divisés entre le pluralisme des libéraux, les valeurs traditionnelles des conservateurs et le militantisme altermondialiste et pro-palestinien des néo-démocrates.
Le même jour, Mohamed Elmasry, président du CIC, publie dans l'influent quotidien torontois, le « Globe and Mail », un article intitulé « Pourquoi les musulmans doivent voter ». Mettant en garde contre les dangers de l'apathie électorale parmi les jeunes immigrants, mais surtout contre le refus de voter d'une minorité de musulmans en signe de protestation « contre l'illusion des valeurs démocratiques », Elmasry appelle les musulmans à voter « par amour du Canada et par amour de l'islam ».
CAIR-CAN et le CIC identifient tous deux la révision de la loi antiterroriste C-36 comme le principal enjeu électoral des musulmans. Votée à la suite des attentats du 11 septembre, la loi C-36 est considérée comme d'inspiration américaine, contraire aux valeurs canadiennes, liberticide et discriminatrice envers les musulmans. La loi fera l'objet d'une révision judiciaire avant la fin de l'année. La Canadian Arab Federation (CFA) et CAIR-CAN, qui distribue des brochures expliquant aux musulmans canadiens comment éviter de collaborer avec les enquêtes anti-terroristes de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), ont rencontré en avril dernier la ministre de la Justice, Anne McLellan, pour lui présenter leurs recommandations sur la révision de la loi antiterroriste. Dans un communiqué conjoint publié après cette rencontre, CAIR-CAN et la CFA ont accueilli avec réserve les plans de la ministre pour une nouvelle loi sur la sécurité nationale « made in Canada ».
Contrairement à son voisin américain, où l'ethnicisation du vote est monnaie courante, on parle traditionnellement de régionalisation du vote au Canada (ouest conservateur, centre libéral, est néo-démocrate). Il est donc d'autant plus surprenant et inquiétant que ni les médias, ni les politiciens ne se soient alarmés de l'apparition du terme « vote musulman » dans le vocabulaire politique canadien. Certes, pour l'heure, le terme fait moins l'impression d'une réalité empirique que d'un nouveau moyen de pression de la part de CAIR-CAN et du CIC. Reste qu'il suffit parfois de nommer une chose pour lui donner vie. CAIR-CAN et le CIC parviendront-ils à consolider le vote des musulmans et ouvrir la voie à l'ethnicisation du vote dans ce pays multiethnique ? Tel est l'enjeu, capital.
APRÈS LA PUBLICATION D'UN RAPPORT DU CONGRÈS ISLAMIQUE DU CANADA
Y a-t-il un « vote musulman » au Canada ?
Par David Ouellette
À trois semaines des élections fédérales canadiennes, les groupes de pression islamiques se mobilisent pour consolider le « vote musulman ». Forts du dernier recensement national (2003) qui place pour la première fois dans l'histoire du Canada l'islam au rang de troisième religion (après le catholicisme et le protestantisme, et avant le judaïsme), ces groupes multiplient leurs efforts pour que les 600 000 musulmans canadiens prennent conscience de leur poids électoral potentiel.
Le 13 avril dernier, le Congrès islamique du Canada (CIC) publiait presque deux mois avant les élections générales un rapport intitulé « Election 2004. Towards Informed and Committed Voting ». À la suite d'une analyse des déclarations publiques, des objectifs de campagne électorale et des votes parlementaires de chacun des 301 députés fédéraux, le CIC y évalue chacun d'entre eux. En fonction de 20 questions parmi lesquelles le développement de liens commerciaux entre le Canada et le monde islamique ou le conflit israélo-arabe. Le rapport accorde ensuite une note moyenne à chaque député selon la grille suivante :
A : position en accord ave le point de vue du CIC ;
B : position partiellement en accord avec le point de vue du CIC
F : position à l'opposé du point de vue du CIC
La grande majorité des députés du gouvernement libéral (centre-gauche) sortant obtiennent ainsi une moyenne de A ou de B. la conclusion s'impose sans le dire : le CIC souhaite que le " vote musulman" réélise le Parti libéral au pouvoir. Souvent perçu comme le parti du multiculturalisme et de l'immigration, ayant fait le choix d'une politique étrangère qui semble plutôt dictée par l'ONU que par les intérêts nationaux, le Parti libéral bénéficie traditionnellement du vote des « néo-Canadiens ».
En revanche, 68 des 71 députés de l'opposition officielle, le Parti conservateur (centre-droit), réputé pour son appui à l'intervention américaine en Irak, à une politique d'immigration plus stricte et au droit d'autodéfense d'Israël, récoltent un F. Il est vrai que le Président du CIC, Mohammed Elmasry, a publiquement exprimé la crainte de voir se transformer le Parti conservateur en « Parti neocon », terme utilisé par les adversaires de l'administration Bush pour désigner les acteurs de la « cabale juive » qui règnerait sur la Maison Blanche et le Pentagone.
Aux extrêmes du spectre politique, les députés du parti néo-démocrate (gauche/altermondialistes), parti violemment opposé à la politique étrangère américaine et très critique d'Israël, récoltent tous des A. De nouveaux candidats néo-démocrates - comme les altermondialistes Omar Aktouf ou Monia Mazigh, l'épouse voilée de Maher Arar, récemment rentré de Syrie après y avoir été déporté en 2001 par les États-unis pour ses liens présumés avec Al-Qaïda -, ont de quoi attirer l' « électorat musulman », bien que le parti néo-démocrate ne soit même pas certain de participer à l'opposition officielle.
De plus, le rapport du CIC identifie 101 districts électoraux canadiens dans lesquels un « vote musulman » homogène pourrait faire basculer l'élection en faveur de l'un ou l'autre des candidats. 55 de ceux-ci seraient en Ontario et 21 au Québec, les deux provinces les plus peuplées du Canada.
Outre le rapport du CIC, le chapitre canadien du Council on American-Islamic Relations (CAIR-CAN) a initié une veille électorale et publié un guide des élections sur son site internet. Ce 7 juin, son directeur exécutif, Riad Saloojee, signe dans le quotidien de la capitale, l'« Ottawa Citizen », un éditorial intitulé « Une tyrannie de choix pour les musulmans du Canada ». Il y déplore le manque de cohésion du « vote islamique », puisque les intérêts musulmans seraient, selon lui, éparpillés sur l'échiquier politique canadien. Les musulmans seraient divisés entre le pluralisme des libéraux, les valeurs traditionnelles des conservateurs et le militantisme altermondialiste et pro-palestinien des néo-démocrates.
Le même jour, Mohamed Elmasry, président du CIC, publie dans l'influent quotidien torontois, le « Globe and Mail », un article intitulé « Pourquoi les musulmans doivent voter ». Mettant en garde contre les dangers de l'apathie électorale parmi les jeunes immigrants, mais surtout contre le refus de voter d'une minorité de musulmans en signe de protestation « contre l'illusion des valeurs démocratiques », Elmasry appelle les musulmans à voter « par amour du Canada et par amour de l'islam ».
CAIR-CAN et le CIC identifient tous deux la révision de la loi antiterroriste C-36 comme le principal enjeu électoral des musulmans. Votée à la suite des attentats du 11 septembre, la loi C-36 est considérée comme d'inspiration américaine, contraire aux valeurs canadiennes, liberticide et discriminatrice envers les musulmans. La loi fera l'objet d'une révision judiciaire avant la fin de l'année. La Canadian Arab Federation (CFA) et CAIR-CAN, qui distribue des brochures expliquant aux musulmans canadiens comment éviter de collaborer avec les enquêtes anti-terroristes de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), ont rencontré en avril dernier la ministre de la Justice, Anne McLellan, pour lui présenter leurs recommandations sur la révision de la loi antiterroriste. Dans un communiqué conjoint publié après cette rencontre, CAIR-CAN et la CFA ont accueilli avec réserve les plans de la ministre pour une nouvelle loi sur la sécurité nationale « made in Canada ».
Contrairement à son voisin américain, où l'ethnicisation du vote est monnaie courante, on parle traditionnellement de régionalisation du vote au Canada (ouest conservateur, centre libéral, est néo-démocrate). Il est donc d'autant plus surprenant et inquiétant que ni les médias, ni les politiciens ne se soient alarmés de l'apparition du terme « vote musulman » dans le vocabulaire politique canadien. Certes, pour l'heure, le terme fait moins l'impression d'une réalité empirique que d'un nouveau moyen de pression de la part de CAIR-CAN et du CIC. Reste qu'il suffit parfois de nommer une chose pour lui donner vie. CAIR-CAN et le CIC parviendront-ils à consolider le vote des musulmans et ouvrir la voie à l'ethnicisation du vote dans ce pays multiethnique ? Tel est l'enjeu, capital.