h.brans
21/03/2004, 11h13
De l’assistance mutuelle
La belle maxime «aidez vous les uns les autres ? »n’est assurément pas d’origine kabyle, elle est inscrite dans le code de morale de tous les peuples; tous les philosophes s’accordent pour en proclamer l’excellence et en recommander l’application . mais si les kabyles ne l’ont pas inventée ,au moins ne s’en tiennent–ils pas à des exhortations , trop souvent stériles, ils la mettent en pratique , et leurs coutumes renferment des dispositions pénales contre ceux qui voudraient se soustraire aux obligations qu’elle impose.
Nous avons déjà signalé, dans les çof , de grandes associations d’assistance mutuelle, mais l’esprit agressif qui les anime dénature fréquemment le caractère des secours réciproques que ce prêtent leurs adhérents ; c’est surtout en dehors des luttes et des préoccupations de partis que l’assistance mutuelle ,chez les kabyles, se présente avec sa véritable physionomie .
En principe ,tout kabyle doit aide et assistance à ses concitoyens , et il a droit d’exiger la réciprocité.
Un homme qui, voyageant à l’étranger ,rencontre un de ses compatriotes du village ou de la tribu en danger de mort, malade ou dans l’embarras, est tenu de l’ assister de tout son pouvoir , fut-ce au détriment de ses intérêts ou même au péril de sa vie. S’il manque à ce devoir , il lui est demandé à son retour un compte sévère de sa conduite, non seulement il perd l’estime de ses concitoyens, il est encore frappé d ‘amende et rendu pécuniairement responsable des pertes occasionnées par sa lâcheté et son égoïsme.
La solidarité est moins rigoureuse entre gens de tribus différentes ; cependant ,si un kabyle a été abandonné sans secours par un homme d’une autre tribu, son village , et quelquefois la tribu ,entière , porte plainte à la djemaa du coupable, qui est souvent puni et toujours fortement réprimandé.
Des muletiers qui rencontrent sur la route un voyageur dont le mulet s’est abattu , ou ne peut plus marcher , doivent se partager la charge et remettre en lieu sûr le fardeau qui leur a été confié.
Cette assistance ne s’arrête pas aux personnes , elle s’étend même à la plupart des actes de la vie ordinaire.
Un kabyle qui veut élever une construction a droit à l’assistance du village, suivant des règles déterminés.
La main-d’œuvre des maçons ,l’achat e le transport des menus matériaux, pierres, terre, sable chaux, sont à sa charge . Le village doit lui fournir des manœuvres pour servir les maçons. Dans certaines localités il y a un tour de corvée établi, et le service est réglé par l’amin. dans d’autres, les travailleurs sont des hommes de bonne volonté , mais chacun sait qu’en cas de refus, il serait désigné d’office et puni d’amende.
Les femmes de la kharouba (axarub),dans quelques tribus, et ailleurs, du village entier, apportent l’eau nécessaire à la construction. Les tuiles sont fabriquées et portées à pied d’œuvre par les gens du village.
Le transport des bois de la charpente, et ,s’il y a lieu , des meules de moulins, est fait par tous les hommes valides du village convoqués par l’amin . nul ne peut leur refuser le passage sur ses propriétés , c’est une servitude établie par la coutume sur tous les immeubles.
Selon sa position de fortune, le propriétaire de la construction donne aux travailleurs deux repas par jours , ou seulement le déjeuner , ou même ne les nourrit pas du tout.
Dans beaucoup de villages , le transport des bois de charpente est complètement gratuit.
La plupart des travaux des champs, labours , moisson, fenaison, cueillette des figues et des olives, se font également par assistance mutuelle et presque toujours volontaire .chacun , à son tour, fait appel, suivant le genre de travail, aux hommes, aux femmes, aux enfants de sa kharouba ou du village ; puis son travail terminé, il se met, lui et sa famille, à la disposition de ceux qui l’ont aidé.
Les conditions de nourriture pour tous ces travaux sont les mêmes que pour les constructions. ce genre d’assistance pour les travaux se nomme, en kabyle, tiwizi, du verbe wiz « aider ». les arabes ont pris le mot, dont ils ont fait touiza ; mais ils ont changé la nature de l’institution, qui, le plus ordinairement chez eux , est une corvée gratuite au profit des chefs.
Il y a un autre genre d’assistance mutuelle moins désintéressée, qui se nomme amedouel « amedwel » ; c’est un véritable prêt de travail, …
Lorsqu’un kabyle perd par accident un bœuf, une vache, un mouton, une chèvre, en dehors des jours où la chair de ces animaux pourrait être vendue sur le marché , il prévient l’amin, qui estime l’animal et lui en donne le prix. La viande est partagée entre les différentes maisons du village , qui payent la valeur de ce qu’elles ont reçu. C’est ce qu’on appelle une « tamâawent »,(aide, secours).
Si , dans l’intervalle de deux marchés, une famille veut égorger un animal, pour son usage particulier, elle est tenue d’en informer l’amin, celui-ci en fait donner avis au village par le crieur public , afin que les malades et les femmes enceintes puissent se procurer de la viande. Le propriétaire de l’animal abattu ne peut se refuser à leur céder la quantité qu’ils désirent .
Les tribus montagnardes voisines des passages que la neige rend dangereux pendant l’hiver ont toujours soin d’y construire des bâtiments solides, où les voyageurs trouvent, avec un abri, une provision de bois pour se chauffer et faire cuire leurs aliments .quand les ouragans de neige font craindre des accidents , les hommes des villages les plus proches vont sur les cols , à la recherche des voyageurs égarés , et chaque hiver ils en arrachent plusieurs à la congélation et à la mort.
L’amin = chef du village
Extrait in « LES COUTUMES KABYLES » édité en 1872
De A.HANOTEAU
ET A.LETOURNEUX
La belle maxime «aidez vous les uns les autres ? »n’est assurément pas d’origine kabyle, elle est inscrite dans le code de morale de tous les peuples; tous les philosophes s’accordent pour en proclamer l’excellence et en recommander l’application . mais si les kabyles ne l’ont pas inventée ,au moins ne s’en tiennent–ils pas à des exhortations , trop souvent stériles, ils la mettent en pratique , et leurs coutumes renferment des dispositions pénales contre ceux qui voudraient se soustraire aux obligations qu’elle impose.
Nous avons déjà signalé, dans les çof , de grandes associations d’assistance mutuelle, mais l’esprit agressif qui les anime dénature fréquemment le caractère des secours réciproques que ce prêtent leurs adhérents ; c’est surtout en dehors des luttes et des préoccupations de partis que l’assistance mutuelle ,chez les kabyles, se présente avec sa véritable physionomie .
En principe ,tout kabyle doit aide et assistance à ses concitoyens , et il a droit d’exiger la réciprocité.
Un homme qui, voyageant à l’étranger ,rencontre un de ses compatriotes du village ou de la tribu en danger de mort, malade ou dans l’embarras, est tenu de l’ assister de tout son pouvoir , fut-ce au détriment de ses intérêts ou même au péril de sa vie. S’il manque à ce devoir , il lui est demandé à son retour un compte sévère de sa conduite, non seulement il perd l’estime de ses concitoyens, il est encore frappé d ‘amende et rendu pécuniairement responsable des pertes occasionnées par sa lâcheté et son égoïsme.
La solidarité est moins rigoureuse entre gens de tribus différentes ; cependant ,si un kabyle a été abandonné sans secours par un homme d’une autre tribu, son village , et quelquefois la tribu ,entière , porte plainte à la djemaa du coupable, qui est souvent puni et toujours fortement réprimandé.
Des muletiers qui rencontrent sur la route un voyageur dont le mulet s’est abattu , ou ne peut plus marcher , doivent se partager la charge et remettre en lieu sûr le fardeau qui leur a été confié.
Cette assistance ne s’arrête pas aux personnes , elle s’étend même à la plupart des actes de la vie ordinaire.
Un kabyle qui veut élever une construction a droit à l’assistance du village, suivant des règles déterminés.
La main-d’œuvre des maçons ,l’achat e le transport des menus matériaux, pierres, terre, sable chaux, sont à sa charge . Le village doit lui fournir des manœuvres pour servir les maçons. Dans certaines localités il y a un tour de corvée établi, et le service est réglé par l’amin. dans d’autres, les travailleurs sont des hommes de bonne volonté , mais chacun sait qu’en cas de refus, il serait désigné d’office et puni d’amende.
Les femmes de la kharouba (axarub),dans quelques tribus, et ailleurs, du village entier, apportent l’eau nécessaire à la construction. Les tuiles sont fabriquées et portées à pied d’œuvre par les gens du village.
Le transport des bois de la charpente, et ,s’il y a lieu , des meules de moulins, est fait par tous les hommes valides du village convoqués par l’amin . nul ne peut leur refuser le passage sur ses propriétés , c’est une servitude établie par la coutume sur tous les immeubles.
Selon sa position de fortune, le propriétaire de la construction donne aux travailleurs deux repas par jours , ou seulement le déjeuner , ou même ne les nourrit pas du tout.
Dans beaucoup de villages , le transport des bois de charpente est complètement gratuit.
La plupart des travaux des champs, labours , moisson, fenaison, cueillette des figues et des olives, se font également par assistance mutuelle et presque toujours volontaire .chacun , à son tour, fait appel, suivant le genre de travail, aux hommes, aux femmes, aux enfants de sa kharouba ou du village ; puis son travail terminé, il se met, lui et sa famille, à la disposition de ceux qui l’ont aidé.
Les conditions de nourriture pour tous ces travaux sont les mêmes que pour les constructions. ce genre d’assistance pour les travaux se nomme, en kabyle, tiwizi, du verbe wiz « aider ». les arabes ont pris le mot, dont ils ont fait touiza ; mais ils ont changé la nature de l’institution, qui, le plus ordinairement chez eux , est une corvée gratuite au profit des chefs.
Il y a un autre genre d’assistance mutuelle moins désintéressée, qui se nomme amedouel « amedwel » ; c’est un véritable prêt de travail, …
Lorsqu’un kabyle perd par accident un bœuf, une vache, un mouton, une chèvre, en dehors des jours où la chair de ces animaux pourrait être vendue sur le marché , il prévient l’amin, qui estime l’animal et lui en donne le prix. La viande est partagée entre les différentes maisons du village , qui payent la valeur de ce qu’elles ont reçu. C’est ce qu’on appelle une « tamâawent »,(aide, secours).
Si , dans l’intervalle de deux marchés, une famille veut égorger un animal, pour son usage particulier, elle est tenue d’en informer l’amin, celui-ci en fait donner avis au village par le crieur public , afin que les malades et les femmes enceintes puissent se procurer de la viande. Le propriétaire de l’animal abattu ne peut se refuser à leur céder la quantité qu’ils désirent .
Les tribus montagnardes voisines des passages que la neige rend dangereux pendant l’hiver ont toujours soin d’y construire des bâtiments solides, où les voyageurs trouvent, avec un abri, une provision de bois pour se chauffer et faire cuire leurs aliments .quand les ouragans de neige font craindre des accidents , les hommes des villages les plus proches vont sur les cols , à la recherche des voyageurs égarés , et chaque hiver ils en arrachent plusieurs à la congélation et à la mort.
L’amin = chef du village
Extrait in « LES COUTUMES KABYLES » édité en 1872
De A.HANOTEAU
ET A.LETOURNEUX