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Voir la version complète : Une autre VISION de la guerre d'Algérie


ben
20/03/2004, 04h46
:-C Marc Granger, photographe


Né en 1935, Marc Garanger arrive en Algérie en 1960 comme appelé du contingent. Farouchement opposé à cette guerre, il photographie un peuple qui crie sa douleur et l'absurdité du conflit. Aujourd'hui, il expose ses clichés à l'Hôtel de Sully, dans le cadre de l'exposition "Photographier la guerre d'Algérie".
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- Comment vous êtes-vous retrouvé à photographier cette guerre ?

Marc Garanger : J'étais photographe de l'enseignement à Lyon et je refusais catégoriquement de participer à cette guerre. J'ai demandé un sursis en tant qu'étudiant, pensant que la guerre se terminerait d'ici là. Malheureusement, j'ai dû partir et j'ai été affecté dans un régiment d'infanterie à Aïn Terzine. Comme j'avais quelques examens, j'ai été nommé au secrétariat. Immédiatement, j'ai laissé traîner quelques photos sur le bureau comme on lance un appât. Le commandant est passé par-là et s'est intéressé à ces clichés. Il m'a alors nommé photographe du régiment, poste fantôme à l'époque. Je pouvais photographier comme je voulais, sur ordre ou non. Puisque la France m'obligeait à faire ce service militaire que je ne voulais pas faire, je me suis dit que j'allais témoigner de ce que je voyais.

- Photographier était votre seul moyen de protester contre ce conflit ?

M. G. : J'étais en état de révolte totale contre cette guerre coloniale et il était vain de protester avec des mots. Cela aurait été un acte suicidaire. Dans cet environnement raciste inimaginable, il était hors de question de se mettre à convaincre les officiers et les sous-officiers du point de vue qui était le mien. Certains avaient été humiliés en Indochine, ils s'étaient fait "jeter à la mer" et venaient en Algérie pour se venger de leur cuisante défaite. L'embrigadement était tel que je ne pouvais même pas mettre en garde les jeunes. La majorité avait tout juste vingt ans et n'avaient aucune éducation politique. Je me suis alors exprimé avec mon œil.

Toutes mes photos étaient une protestation contre la terreur que je voyais. Il y a quelque chose de magique dans la photo : celui qui prend la photo a quelque chose dans la tête avec une intention précise. Ici, mon intention ne trompe pas. Le problème est que celui qui regarde les photos ne voit que ce qu'il connaît et veut bien y voir. Quand je photographiais des prisonniers exécutés sur le terrain, contre toute règle de la guerre, le Commandant, lui, parlait de son ''tableau de chasse''.

ben
20/03/2004, 04h52
:canape: "venait voir ces macaques, on dirait des singes"

- Votre série de portraits de femmes algériennes se situe, par exemple, à contre-courant de l'image qu'en avaient les officiers ?
Marc Garanger : Ma démarche s'illustre parfaitement dans cette série de photos. Le Commandant disait: "On a gagné (On avait gagné quoi ? Le mot guerre n'a été prononcé que quarante ans après !). Nous sommes entrés dans la phase de pacification des populations civiles". L'armée française avait décidé que les Algériens devaient avoir une carte nationale d'identité française. Il fallait donc un photographe. En dix jours, j'ai photographié deux mille personnes dans quatre ou cinq villages.

Avant de partir en guerre, j'avais fait connaissance des portraits de l'Américain Edouard S.Curtis qui immortalisa un peuple indien en perdition, en Amérique au début du siècle dernier. Dès qu'on m'a passé cette commande, je me suis dit que l'histoire se répétait dans un autre contexte. J'ai fait volontairement ces portraits en plan américain, à la gloire de ces femmes. Au labo, j'ai recadré ces photos en 4 x 4 cm et je les ai livrées au commandant. Il s'est esclaffé et a ameuté tout l'État major en hurlant : "Venez voir, venez voir comme elles sont laides. Venez voir ces macaques, on dirait des singes". Toute cette guerre se résume dans cette phrase. Je me suis alors dit qu'un jour je montrerai ces photos pour leur faire dire le contraire de ce que je venais d'entendre.


- Êtes-vous parvenu rapidement à diffuser ces photos ?
M. G. : Oui, mais il aurait été suicidaire d'essayer de les diffuser en France. J'ai donc profité de mon unique permission pour me rendre clandestinement en Suisse. Un journaliste de "Témoignage Chrétien", Robert Barrat m'avait incité à m'y rendre pour les déposer sur le bureau de la rédaction de "l'Illustré", l'équivalent de "Paris-Match" en France. Malheureusement, je n'ai rencontré personne le jour où j'y suis allé. Cependant, quelques semaines après, mes photos sont sorties en double-page avec un texte de Charles-Henri Favrod : "Voilà ce que la France est en train de faire en Algérie, ce n'est pas ce qu'il y a de plus beau".

À mon retour, heureusement pour moi, les officiers de mon régiment n'ont pas eu connaissance de cette parution. En 1966, j'ai reçu le prix Niepce (le Goncourt de la photographie) récompensant, entre autres, mon travail en Algérie. Mes photos sont alors parues dans la presse photographique du monde entier. Le prix m'importait peu. À l'inverse, je réalisais que mon témoignage prenait une dimension internationale.


- Quel regard portez-vous sur cette exposition ?
M. G. : Cette exposition a le mérite de mettre les cartes sur table. Les photographes se nomment par leurs images. Tous les points de vues sont représentés. Il y a des regards très différents. Les nuances sont énormes.

ben
20/03/2004, 05h06
:viking:

http://www.patrimoine-photo.org/index.html

:viking: