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ben
12/01/2004, 13h30
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La décision du tribunal administratif d’Alger de geler les activités et les comptes du Front de Libération Nationale marque une nouvelle et importante escalade dans le conflit qui oppose le Président Abdelaziz Bouteflika à son ancien Premier ministre, Ali Benflis.



La décision a été diversement accueillie par la classe politique algérienne et si les amis d’Abdelaziz Belkhadem, ministre des Affaires étrangères et animateur du courant de “redressement” du FLN, qui est à l’origine de la saisie du tribunal administratif, se déclarent, évidemment, satisfaits, la plupart des partis et des personnalités politiques ont condamné cette décision qu’ils jugent comme une ingérence de l’Exécutif dans les affaires de la justice. Les soutiens à Ali Benflis couvrent un large éventail qui va de la trotskyste Louisa Hannoune, Secrétaire Générale du Parti des Travailleurs, à Ali Belhaj le numéro deux du FIS.

De l’alliance à la rivalité

Il y a seulement quelques mois, rien ne laissait prévoir que les relations entre le Président Bouteflika et Ali Benflis aboutiraient à la rupture et au conflit ouvert. Les deux hommes étaient, en effet, très liés. Benflis fut, en 1999, lors des élections présidentielles, le directeur de campagne de Bouteflika et il contribua, pour une large part, grâce à son image d’homme intègre, sérieux et démocrate, à son élection. Il devint par la suite son chef de cabinet puis Premier ministre. Au cours de cette période, Benflis s’attela à une vaste et difficile entreprise, celle de la réforme du FLN, et il réussit à en faire un parti rajeuni, rénové et libéré des handicaps du passé ; ce qui lui valut de remporter les élections législatives de 2002 et de devenir le parti majoritaire à l’Assemblée Nationale.

Derrière une apparence de parfaite symbiose, le Président Bouteflika et son Premier ministre poursuivaient des objectifs différents, voire antagonistes. Deux hommes, deux caractères et deux cultures politiques qui ne pouvaient avoir que des rapports conflictuels. Pourquoi Benflis a-t-il attendu aussi longtemps pour se démarquer de Bouteflika ? A une question que lui a posée un journaliste du Monde à ce propos, il a répondu (numéro du 1er janvier) : «Je me suis engagé en 1999 sur la base d’un projet qui me paraissait salvateur pour le pays. Il traitait de l’Etat républicain, s’engageait à faire des avancées démocratiques, à libérer la presse, à rendre la justice indépendante, à assainir l’économie. Mais le Président Bouteflika n’a tenu aucun des engagements qui figuraient dans son programme. J’ai longtemps pensé et espéré, très sincèrement, que je pourrais faire évoluer les choses de l’intérieur».

Une crise ouverte

Bouteflika et Benflis avaient chacun ses propres raisons de faire durer la situation. Le premier pensait, sans doute, qu’il n’avait pas à se séparer d’un Premier ministre qui, somme toute, ne réussissait pas si mal et qui n’était pas très contesté - de par la nature du régime présidentiel algérien, c’est le Président qui focalise les critiques - et dont le départ pourrait braquer le FLN, tenu par Benflis et ses amis, contre lui. Le Premier ministre voulait éviter la rupture parce qu’il espérait, comme il l’a déclaré au journal Le Monde, faire bouger les choses de l’intérieur. Le statu quo dura donc jusqu’au dernier congrès du FLN qui a consacré Benflis comme le patron du parti. Il demanda à cette occasion aux militants du FLN de “veiller à l’indépendance” de leur parti contre “toute tutelle”. Le message n’avait pas besoin d’être décodé et Bouteflika l’a saisi. La crise était désormais ouverte. Les évènements se précipitent, Benflis est démis de ses fonctions et il se déclare candidat aux élections présidentielles d’avril prochain.

L’enjeu du conflit est, de toute évidence, l’élection présidentielle. Chacun des deux protagonistes veut avoir le FLN de son côté et c’est à ce niveau que se dévoile la profonde contradiction entre les conceptions que se font les deux hommes du rôle du parti. Formé à une culture politique différente, Bouteflika a connu un autre FLN, celui du régime du parti unique, légitimé par son rôle dans la lutte pour la libération nationale et même si le contexte politique a changé en Algérie, il pense que le FLN doit être une machine et un appareil à faire gagner les élections. Benflis, venant d’un autre horizon politique, se veut à l’écoute de l’Algérie qui bouge et qui doit pouvoir enfin se reconnaître dans un FLN rénové. L’enjeu était donc le FLN comme moyen de gagner les élections présidentielles. Benflis considère que c’est à lui que le FLN doit apporter sa caution. Dans la même interview au Monde citée plus haut, il déclare à propos de ce point du conflit : «Le Président, ne se contentant pas d’avoir la mainmise sur toutes les institutions, a voulu régenter le FLN ; cinq ans de blocage des institutions, ça ne lui suffisait pas ! Il voulait absolument que le FLN, que je préside, se transforme en comité de soutien à son service pour un nouveau mandat. Les militants du parti ont rejeté cette exigence, estimant que le Président a échoué dans son mandat et qu’il ne devait pas être soutenu une seconde fois. Je ne pouvais que les suivre car, pour ma part, je crois en un parti souverain au sein d’une démocratie pluraliste. Je n’ai pas, pour ma part, la culture du complot et du coup d’Etat». L’allusion est claire. Des partisans de Bouteflika au sein du FLN, conduits par Abdelaziz Belkhadem, ministre des Affaires étrangères et ancien de l’équipe Boumédiène, se constituent en un groupe de “redressement”, contestent la direction de Benflis et portent l’affaire devant la justice qui leur donne raison mais le Conseil d’Etat décide que le tribunal administratif d’Alger est incompétent pour statuer sur de telles affaires.

La réponse de l’Exécutif ne tarda pas. Le Président du Conseil d’Etat est suspendu de ses fonctions ; ce qui n’a pas manqué d’être utilisé par les adversaires de Bouteflika comme un signe de la volonté du gouvernement de mettre au pas une justice qui affirme son indépendance et entend l’exercer.

Le poids de l’armée

Le conflit entre le Président Bouteflika et Ali Benflis a consacré un clivage significatif au sein de la classe politique algérienne. Face aux partisans du Chef de l’Etat, de nombreux dirigeants de partis et des personnalités ont apporté leur soutien au Secrétaire général du FLN et on remarque à ce propos que l’ancien président Liamine Zeroual est sorti de la réserve dans laquelle il s’est confiné depuis 1999 pour apporter son soutien à Benflis, condamner la mesure judiciaire prise contre le FLN et appeler à un front contre la politique du Premier ministre Ouyahia et une nouvelle candidature de Bouteflika.

Le leader du FFS, Hocine Aït Ahmed, appelle, quant à lui, à un report de l’élection présidentielle d’avril prochain.

Au point où est arrivé la crise, car ç’en est une, plusieurs questions se posent quant à son évolution qui dépend de plusieurs facteurs dont essentiellement la position de l’armée. La hiérarchie militaire a affirmé à plusieurs reprises qu’elle n’interviendrait pas dans le jeu politique, mais on se demande comment l’institution militaire algérienne, qui conserve une influence certaine et se considère comme le garant des institutions de la République, peut rester indifférente à ce qui se passe dans le pays et qui risque d’avoir des effets négatifs. A ce propos, le Général à la retraite Khaled Nezzar vient de rappeler que c’est l’armée qui a amené Bouteflika au pouvoir. Le même Nezzar vient de publier, sous le titre “Le sultanat de Bouteflika”, un livre très critique sur le président algérien.

A quatre mois de l’échéance de la présidentielle, plusieurs candidats se sont déclarés ; certains d’entre eux se perdront en cours de route, ne serait-ce que parce que le Code électoral algérien exige de chaque candidat un parrainage de 75.000 signatures provenant de la moitié du pays. D’autres seront présents au mois d’avril. Parmi eux Ali Benflis, qui a déjà confirmé sa candidature et, selon toute vraisemblance, Abdelaziz Bouteflika qui n’a encore rien révélé sur ses intentions mais tout indique qu’il briguera un second mandat. La lutte sera serrée mais d’ici là, la situation peut connaître de nouveaux rebondissements.