ben
03/11/2003, 19h35
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Plus qu’ailleurs l’histoire du roman dans le Monde arabe a accompagné le projet réformiste et les différentes mutations qu’il a connues dans notre histoire contemporaine. Les premiers pas de la tradition romanesque arabe ont commencé à l’aube du 20ième siècle avec les œuvres de Kawakibi, de Mohamed Mouelhi, de Farah Antoine et de Hafed Ibrahim. Cette première génération de romanciers arabes s’est engagée pour les idées des Lumières et de la Révolution française. Avec une écriture romanesque relativement simple, cette première génération de romanciers arabes a accompagné le réformisme de l’époque et a cherché à développer les idées des pères de la Nahda arabe. Ainsi, Mouelhi a dédié un de ses romans à Jameleddine al-Afghani alors que Hafed Ibrahim a défendu dans ses romans les idées de Kacem Amin. Par ailleurs, Mohamed Hussein Haykel a cherché dans son roman “ Zeineb ”, considéré par certains critiques arabes comme le véritable début du roman arabe, à expliquer les idées de Jean-Jacques Rousseau. Cette première génération, qu’on peut appeler didactique, a cherché à apporter un appui aux modernistes arabes en cherchant à évoquer les thèmes des raisons du retard arabe et l’impératif de rattraper l’Autre en mettant l’accent sur les valeurs de liberté, d’égalité et de différence. Le discours politique et philosophique et parfois l’effort de vulgarisation des discours de la modernité l’ont emporté sur le raffinement du style et l’élégance romanesque.
Cette première période dans l’histoire romanesque arabe se poursuivra jusqu’à la fin des années 30. Une nouvelle période s’ouvrira alors avec l’apparition de Naguib Mahfouz qui jouera un rôle majeur dans l’émergence du roman arabe comme un art en soi et s’émancipera définitivement des autres formes d’écriture comme l’essai politique ou les études historiques. Avec ce monstre de la littérature arabe, le roman se définit sa propre démarche et se donne ses structures de narration et d’écriture. La trilogie de Mahfoud sur le Caire des années 30 et 40 est une parfaite illustration de cette nouvelle écriture romanesque arabe. Mais, en dépit de ces innovations, le nouveau roman arabe ne se départit pas de son engagement moderniste qui se manifeste à deux niveaux. Cet engagement s’observe d’abord dans cette ouverture sur les œuvres philosophiques occidentales comme celles de Bergson ou de Spinoza et dans la défense de la raison et de l’entendement du moi comme seule source de discernement. On le perçoit aussi dans les personnages de la trilogie et leur engagement politique dans les courants socialistes, libéraux ou intégristes et des débats qui les opposent tout au long du roman sur la pertinence de leur engagement politique et idéologique. Le roman de cette période est en rapport avec l’évolution de la scène politique arabe et l’émergence du courant nationaliste et son projet ancré dans les idées de la modernité et dans cette volonté de ressembler à l’Autre et de partager son universel.
Ce roman classique, moderniste et persuadé de la pertinence de son engagement, sera renforcé par l’avènement des indépendances. Pendant de longues années, les romanciers arabes chanteront les épopées de la lutte de libération nationale. Des épopées et des luttes qui assoiront définitivement le nationalisme arabe comme le courant dominant de la scène politique arabe. Ce projet sera incarné par les différents Etats arabes indépendants. La modernisation des structures politiques et économiques héritées de la colonisation sera au cœur des projets politiques arabes tout au long des premières années des indépendances. Ce projet politique renforcera le roman arabe et lui donnera ses sources d’inspiration. Un rapport étroit s’établit entre nos romanciers et la vague de libération nationale. Les romanciers deviennent ces conteurs de l’imaginaire de liberté et ces chasseurs de rêve d’un Moi arabe en effervescence devant les utopies qui s’ouvrent à lui. Le nationalisme favorise l’émergence d’un Sujet arabe en pleine assurance et qui cherche à partager les espérances universelles de lendemains meilleurs. Qui mieux que les romanciers pour exprimer ces rêves et ces utopies ? Et en les énonçant les romanciers renforcent ce lien ombilical entre nationalisme et littérature, entre modernité et écriture romanesque et entre un projet politique et sa part d’imaginaire et d’utopie.
Mais l’utopie nationaliste va s’éclipser et la charge subversive va s’obscurcir pour laisser place à des régimes où l’autoritarisme et le culte de la personnalité vont devenir les normes de la gestion du politique. Nos anciens héros ruminent leurs gloires passées et s’enferment dans leurs certitudes et leurs convictions. Un enfermement qui les coupe de la société et de ses préoccupations. Le rapport avec la société prend les contours de la répression et de la coercition qui s’abattent particulièrement sur les jeunes qui ont continué à croire dans cette espérance et dans cette utopie. Le roman arabe a été doublement touché par les premiers signes de l’essoufflement du nationalisme. D’abord, la répression qui s’est abattue sur la société n’a pas épargné les romanciers qui ont dû quitter le réalisme et le caractère direct qui caractérisaient leur écriture pour se réfugier dans une nouvelle forme d’écriture plus symbolique et moins immédiate. Les premiers romans de Sonallah Ibrahim avaient ce parfum de symbolique et cette option pour une écriture fantastique. Mais, une symbolique qui dénonce la répression et le renfermement du nationalisme sur lui-même. Par ailleurs, l’essoufflement du nationalisme a également touché les romanciers arabes qui ont décidé en l’espace d’une décennie d’abandonner leurs songes pour questionner leurs rêves et leurs illusions d’hier. Ainsi, nous avons eu dans les années 60 cette vague de romans où les questionnements philosophiques et les interrogations d’ordre éthique l’emportaient sur l’écriture romanesque. On peut citer à titre d’exemple les romans de Naguib Mahfoud “al-Liss wal kilab ” (Le voleur et les chiens) et “ Ouled Haratina ” (Les enfants de notre quartier). Les écrivains arabes à l’époque étaient partagés entre doutes et questionnements devant l’essoufflement de leur univer et de leurs espérances. Comment expliquer ce qui ressemble à une crise du nationalisme arabe ? Pourquoi le nationalisme recule-t-il sur ces rêves d’antan et se détourne-t-il de ses utopies anciennes ? Et, puis si la crise du nationalisme et de la modernité avait à s’approfondir et à s’ancrer, où trouveront-ils un autre univers pour leurs contes ? Leur art ne s’est-il pas inscrit depuis les origines dans cette filiation étroite avec la modernité ? Les écrivains arabes se sont alors réfugiés dans l’univers philosophique pour trouver des réponses à leurs questionnements. Ils ont emporté avec eux leurs doutes et leurs interrogations et ont cherché secours et soulagement dans l’univers de l’éthique. Une fuite qui nous a donné des chefs-d’œuvre à la croisée entre la réflexion philosophique et la romance désabusée.
Plus qu’ailleurs l’histoire du roman dans le Monde arabe a accompagné le projet réformiste et les différentes mutations qu’il a connues dans notre histoire contemporaine. Les premiers pas de la tradition romanesque arabe ont commencé à l’aube du 20ième siècle avec les œuvres de Kawakibi, de Mohamed Mouelhi, de Farah Antoine et de Hafed Ibrahim. Cette première génération de romanciers arabes s’est engagée pour les idées des Lumières et de la Révolution française. Avec une écriture romanesque relativement simple, cette première génération de romanciers arabes a accompagné le réformisme de l’époque et a cherché à développer les idées des pères de la Nahda arabe. Ainsi, Mouelhi a dédié un de ses romans à Jameleddine al-Afghani alors que Hafed Ibrahim a défendu dans ses romans les idées de Kacem Amin. Par ailleurs, Mohamed Hussein Haykel a cherché dans son roman “ Zeineb ”, considéré par certains critiques arabes comme le véritable début du roman arabe, à expliquer les idées de Jean-Jacques Rousseau. Cette première génération, qu’on peut appeler didactique, a cherché à apporter un appui aux modernistes arabes en cherchant à évoquer les thèmes des raisons du retard arabe et l’impératif de rattraper l’Autre en mettant l’accent sur les valeurs de liberté, d’égalité et de différence. Le discours politique et philosophique et parfois l’effort de vulgarisation des discours de la modernité l’ont emporté sur le raffinement du style et l’élégance romanesque.
Cette première période dans l’histoire romanesque arabe se poursuivra jusqu’à la fin des années 30. Une nouvelle période s’ouvrira alors avec l’apparition de Naguib Mahfouz qui jouera un rôle majeur dans l’émergence du roman arabe comme un art en soi et s’émancipera définitivement des autres formes d’écriture comme l’essai politique ou les études historiques. Avec ce monstre de la littérature arabe, le roman se définit sa propre démarche et se donne ses structures de narration et d’écriture. La trilogie de Mahfoud sur le Caire des années 30 et 40 est une parfaite illustration de cette nouvelle écriture romanesque arabe. Mais, en dépit de ces innovations, le nouveau roman arabe ne se départit pas de son engagement moderniste qui se manifeste à deux niveaux. Cet engagement s’observe d’abord dans cette ouverture sur les œuvres philosophiques occidentales comme celles de Bergson ou de Spinoza et dans la défense de la raison et de l’entendement du moi comme seule source de discernement. On le perçoit aussi dans les personnages de la trilogie et leur engagement politique dans les courants socialistes, libéraux ou intégristes et des débats qui les opposent tout au long du roman sur la pertinence de leur engagement politique et idéologique. Le roman de cette période est en rapport avec l’évolution de la scène politique arabe et l’émergence du courant nationaliste et son projet ancré dans les idées de la modernité et dans cette volonté de ressembler à l’Autre et de partager son universel.
Ce roman classique, moderniste et persuadé de la pertinence de son engagement, sera renforcé par l’avènement des indépendances. Pendant de longues années, les romanciers arabes chanteront les épopées de la lutte de libération nationale. Des épopées et des luttes qui assoiront définitivement le nationalisme arabe comme le courant dominant de la scène politique arabe. Ce projet sera incarné par les différents Etats arabes indépendants. La modernisation des structures politiques et économiques héritées de la colonisation sera au cœur des projets politiques arabes tout au long des premières années des indépendances. Ce projet politique renforcera le roman arabe et lui donnera ses sources d’inspiration. Un rapport étroit s’établit entre nos romanciers et la vague de libération nationale. Les romanciers deviennent ces conteurs de l’imaginaire de liberté et ces chasseurs de rêve d’un Moi arabe en effervescence devant les utopies qui s’ouvrent à lui. Le nationalisme favorise l’émergence d’un Sujet arabe en pleine assurance et qui cherche à partager les espérances universelles de lendemains meilleurs. Qui mieux que les romanciers pour exprimer ces rêves et ces utopies ? Et en les énonçant les romanciers renforcent ce lien ombilical entre nationalisme et littérature, entre modernité et écriture romanesque et entre un projet politique et sa part d’imaginaire et d’utopie.
Mais l’utopie nationaliste va s’éclipser et la charge subversive va s’obscurcir pour laisser place à des régimes où l’autoritarisme et le culte de la personnalité vont devenir les normes de la gestion du politique. Nos anciens héros ruminent leurs gloires passées et s’enferment dans leurs certitudes et leurs convictions. Un enfermement qui les coupe de la société et de ses préoccupations. Le rapport avec la société prend les contours de la répression et de la coercition qui s’abattent particulièrement sur les jeunes qui ont continué à croire dans cette espérance et dans cette utopie. Le roman arabe a été doublement touché par les premiers signes de l’essoufflement du nationalisme. D’abord, la répression qui s’est abattue sur la société n’a pas épargné les romanciers qui ont dû quitter le réalisme et le caractère direct qui caractérisaient leur écriture pour se réfugier dans une nouvelle forme d’écriture plus symbolique et moins immédiate. Les premiers romans de Sonallah Ibrahim avaient ce parfum de symbolique et cette option pour une écriture fantastique. Mais, une symbolique qui dénonce la répression et le renfermement du nationalisme sur lui-même. Par ailleurs, l’essoufflement du nationalisme a également touché les romanciers arabes qui ont décidé en l’espace d’une décennie d’abandonner leurs songes pour questionner leurs rêves et leurs illusions d’hier. Ainsi, nous avons eu dans les années 60 cette vague de romans où les questionnements philosophiques et les interrogations d’ordre éthique l’emportaient sur l’écriture romanesque. On peut citer à titre d’exemple les romans de Naguib Mahfoud “al-Liss wal kilab ” (Le voleur et les chiens) et “ Ouled Haratina ” (Les enfants de notre quartier). Les écrivains arabes à l’époque étaient partagés entre doutes et questionnements devant l’essoufflement de leur univer et de leurs espérances. Comment expliquer ce qui ressemble à une crise du nationalisme arabe ? Pourquoi le nationalisme recule-t-il sur ces rêves d’antan et se détourne-t-il de ses utopies anciennes ? Et, puis si la crise du nationalisme et de la modernité avait à s’approfondir et à s’ancrer, où trouveront-ils un autre univers pour leurs contes ? Leur art ne s’est-il pas inscrit depuis les origines dans cette filiation étroite avec la modernité ? Les écrivains arabes se sont alors réfugiés dans l’univers philosophique pour trouver des réponses à leurs questionnements. Ils ont emporté avec eux leurs doutes et leurs interrogations et ont cherché secours et soulagement dans l’univers de l’éthique. Une fuite qui nous a donné des chefs-d’œuvre à la croisée entre la réflexion philosophique et la romance désabusée.