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Aferkiw
01/11/2003, 12h28
...L'Arabie saoudite, prochain domino nucléaire

PAR BRUNO TERTRAIS, Maître de recherche, Fondation pour la recherche stratégique (FRS).[31 octobre 2003]

Une crise nucléaire peut en cacher une autre, et ceux qui émettent des doutes sur la renonciation définitive de l'Iran à se doter de la bombe après l'accord obtenu par la troïka européenne le 21 octobre n'ont encore rien vu. Car le prochain domino nucléaire s'appelle l'Arabie saoudite.

Le devenir du royaume wahhabite, pris entre le marteau américain et l'enclume islamiste, suscite bien des interrogations. Après quelques mois de déni de réalité et d'hésitations face à l'énormité des enjeux politiques, stratégiques et économiques, les Américains se sont en effet rendus à la réalité : c'est bien l'Arabie saoudite qui est au coeur du problème terroriste global. Les vieux scénarios de capture par les Etats-Unis des champs d'hydrocarbures par la force, échafaudés lors du premier choc pétrolier, ont été dépoussiérés et remis à jour. L'idée d'un démembrement du royaume, voire d'un rétablissement de la souveraineté hachémite sur les Lieux saints de l'islam, est de nouveau chuchotée dans les couloirs du Pentagone et des think-tanks.


Le discours officiel américain se veut rassurant, car les Etats-Unis ont aujourd'hui besoin de la coopération de la famille régnante pour lutter contre le terrorisme, et sont trop occupés pour l'instant à gérer l'occupation de l'Irak pour prendre en charge un nouveau chantier géopolitique. Mais les dirigeants du pays savent que les jours de l'alliance entre Washington et Riyad, vieille de près de soixante ans, sont désormais probablement comptés. Le retrait des forces américaines du territoire saoudien a été annoncé dès la chute de Bagdad. Or, que se passe-t-il de l'autre côté du Golfe ? L'Iran, rival stratégique et religieux du royaume, a accéléré, depuis deux ans, son programme nucléaire afin d'être en mesure de se doter de la bombe très rapidement s'il en décidait ainsi, et il y a fort à parier qu'il faudra davantage qu'une vague promesse d'aide occidentale au développement de l'énergie nucléaire dans le pays pour convaincre les conservateurs iraniens d'y renoncer définitivement.


Dans ces conditions, il ne reste plus aux Saoudiens, dont les forces armées ont toujours été traditionnellement faibles (afin de ne pouvoir être l'instrument d'un coup d'Etat), qu'à considérer eux aussi l'option nucléaire.


Celle-ci ne date pas d'hier. Selon des sources américaines, israéliennes et saoudiennes concordantes, le royaume avait mis au point dans les années 80 une stratégie consistant à contribuer au financement de deux programmes nucléaires nationaux. D'abord, celui de l'Irak, à la condition qu'une partie des armes qui seraient construites par Bagdad soit transférée sur le territoire du royaume. (Cette coopération aurait été interrompue après la guerre du Golfe. Rappelons que l'ampleur du programme nucléaire irakien en 1991, telle qu'elle avait été finalement révélée par les inspecteurs de l'ONU, avait été considérablement sous-estimée par les services occidentaux.) Ensuite, celui du Pakistan, pays avec lequel l'Arabie saoudite entretient des relations étroites sur le plan militaire, et dont les dirigeants ont su jouer de la rhétorique de la «bombe islamique» précisément pour attirer les capitaux des riches pays du Golfe. Au printemps 1999, le prince Sultan, ministre de la Défense, avait fait une visite remarquée des installations nucléaires de Kahuta ; quelques mois plus tard, Abdul Qadeer Khan, le père de la bombe pakistanaise, avait rendu la politesse en se rendant en Arabie saoudite...


La filière irakienne étant désormais close, la logique saoudienne conduit aujourd'hui le pays à l'encaissement des dividendes de leur financement du programme nucléaire pakistanais.

Or les signaux inquiétants se multiplient depuis quelques semaines. D'après le Guardian, les choix stratégiques saoudiens, y compris l'option nucléaire, feraient actuellement l'objet d'une réflexion au plus haut niveau à Riyad. Et, selon l'agence United Press International, la relance de la coopération nucléaire entre l'Arabie saoudite et le Pakistan aurait été décidée à l'occasion de la visite à Islamabad, à la mi-octobre, d'une délégation conduite par le prince héritier Abdallah (qui est pourtant le meilleur allié des Occidentaux dans l'environnement actuel).


Trois scénarios sont possibles. L'un verrait le Pakistan donner une forme de «garantie de sécurité» au royaume, qu'il sera dans quelques années en mesure d'honorer grâce à la portée croissante de ses missiles balistiques qui lui permettront de frapper loin de son territoire. Un autre serait l'acquisition directe d'armes nucléaires par l'Arabie saoudite au Pakistan, ce qui serait après tout le moyen le plus rapide et surtout le plus discret pour accéder au statut nucléaire. Enfin, un troisième scénario consisterait pour Islamabad à «délocaliser» une partie de sa capacité de dissuasion sur le territoire saoudien, tout en en gardant la maîtrise nationale. Tant que les têtes nucléaires resteraient sous contrôle pakistanais, un tel transfert serait en effet parfaitement légal au regard du traité de non-prolifération (TNP)...


Il s'agirait d'un jeu «gagnant-gagnant» : Islamabad y trouverait une garantie de survie de son arsenal nucléaire face au risque d'une frappe indienne ou d'une saisie américaine, scénarios considérés comme possibles par de nombreux Pakistanais ; et Riyad se verrait doté indirectement d'une capacité de dissuasion contre tout adversaire potentiel.

Les risques de ces scénarios concernent d'abord les pays de la région, et en particulier Israël, mais aussi, et tout autant, l'ensemble de la communauté internationale. Quid, en effet, si l'Etat saoudien devait un jour s'effondrer ou passer sous le contrôle direct d'islamistes affiliés à al-Qaida ?

L'hypothèse nucléaire saoudienne, si elle devait se réaliser, poserait le plus difficile des dilemmes pour Washington. Le royaume sera en tout état de cause l'un des prochains points chauds d'une guerre américaine contre le terrorisme dont les effets pervers s'accumulent et qui n'en finit pas de créer, volens nolens, les menaces mêmes auxquelles elle est censée s'adresser.