ACTUALITE : Entretien avec le Pro*****ur Hend SADI (un des artisans du Printemps berbère)

“Le mouvement de révolte de 1980 s’inscrit dans un cadre démocratique”

IZURAN, n° 41, avril 2003. Entretien réalisé par Moh SI BELKACEM

Le Pro*****ur Hend SADI est l’un des principaux animateurs du mouvement culturel berbère après avoir été militant au sein de “Agraw Imazighen” à Paris. Il est pro*****ur agrégé de mathématiques de l’Université de Paris.
Pendant le Printemps berbère de 1980, il était Maître-assistant à l’Université de Tizi-Ouzou. Il est aussi auteur d’un brillant ouvrage de mathématiques en tamazight.


Izuran : En tant qu'artisan du Printemps berbère de 1980, pourriez-vous rappeler brièvement à nos lecteurs, notamment la jeunesse d'aujourd'hui, comment le bout de la mèche a pris feu au lendemain de l'interdiction de la conférence de M. Mammeri ? Et quelle a été la réaction de Mammeri ce jour-là étant donné que c'était lui, en quelque sorte, le détonateur du Printemps berbère ?

Hend SADI : Chacun sait que l'étincelle du Printemps berbère a été l'interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri fixée au 10 mars 1980 et dont le thème était "poèmes kabyles anciens". Deux barrages de Police, l'un à Draa Ben Khedda, l'autre à Boukhalfa, ont été dressés pour empêcher Mammeri d'accéder à l'université de Tizi-Ouzou où il devait donner sa conférence. Les policiers l'interceptent et l'emmène chez le wali. Là, on lui a expliqué qu'il valait mieux renoncer à cette conférence qui risquait de "troubler l'ordre public" ! On connaît la suite : l'interdiction qui devait "préserver le calme" a déclenché un véritable séisme. C'est une des ruses de l'histoire qui doit inciter à un peu d'humilité ceux qui croit gérer durablement leur société par le recours aux services.

Le lendemain, le 11 mars on manifestait dans les rues de la ville pour dénoncer l'interdiction. Je ne peux m'empêcher de penser à un nom, celui de Djaffar Ouahyoune qui était le lien entre le groupe d'enseignants impliqué dans la manifestation et le comité de cité de Oued Aïssi.

Pour revenir à Mammeri, je suis reparti le voir chez lui à Alger, il était assez dépité de la tournure qu'avaient pris les événements. Mais lorsque je lui annonçai que nous avions protesté par une marche en ville, son visage s'est illuminé. Il avait été ravi d'apprendre que des Algériens s'étaient dressés contre l'arbitraire et avaient défendu leur identité.

Izuran : A votre avis, cette révolte était-elle spontanée ou planifiée ?

Hend SADI : Je peux témoigner que rien n'avait été planifié. Je peux le dire avec d'autant plus de certitude que je suis à l'origine de l'invitation de Mouloud Mammeri et que personne ne m'en a soufflé l'idée. Lorsque j'ai proposé d'organiser cette conférence aux membres du comité de cité de Oued Aïssi, j'ai dû argumenter pour les convaincre du bien fondé de cette initiative, beaucoup d'entre eux ne connaissaient pas Mammeri qu'on n'étudiait plus.

Ce qu'il faut relever, par contre, c'est la chose suivante : le fait qu'une marche ait pu être organisée rapidement n'a rien de spontané… C'est parce qu'il y avait des groupes structurés, des militants très engagés sur la question amazighe qui, pour l'essentiel, étaient d'ailleurs d'anciens étudiants de Mouloud Mammeri. Pour la marche du 11 mars nous en avions discuté avec Saïd Sadi, la veille, il nous avait encouragé à sortir dans la rue. Je me souviens de discussions avec Djaffar Ouahyoune, Ramdane Achab, Malika Chertouk (Mme Ahmed Zaïd), etc… Peut-être aussi faut-il rendre justice en mentionnant l'action dynamique du groupe du FUAA (Front Uni de l'Algérie Algérienne) de Rachid Ali-Yahia. Dans la phase initiale du Printemps berbère, ce mouvement a joué un rôle qu'il faut signaler (diffusion de tracts). Il y avait aussi d'autres structures, notre groupe qui venait de relancer le FFS, des militants du PRS, et aussi des militants du PAGS et des militants d'extrême gauche. Certaines de ces formations n'étaient pas acquises à la revendication amazighe qu'ils considéraient comme secondaire ou mineure, parfois même contre-révolutionnaire! Mais dans l'ensemble, nous avions pu gérer ce mouvement de manière convenable en lui fixant des objectifs clairs.

Izuran : Au niveau officiel de l'Etat, comment a été perçue cette révolte ?

Hend SADI : Réaction habituelle des autorités. D'abord la négation, ça n'existe pas. Pas un mot dans les médias gouvernementaux qui étaient les seuls existants à l'époque. Puis l'intimidation, l'interpellation des animateurs du mouvement, car le Pouvoir ne voulait pas assumer publiquement la répression, au moins dans un premier temps. Enfin la répression brutale et à grande échelle, le 20 avril 1980.

Au début, El Moudjahid faisait état de manifestations de soutien à la "direction révolutionnaire", comme ils disaient à l'époque, dans tel ou tel village de Kabylie. En fait, il fallait comprendre que la kasma du FLN dudit village avait envoyé un message de soutien au Pouvoir suite à une manifestation de lycéens ou parfois d'écoliers dans cette localité.

Pour aller vite, car on n'a pas le temps de parler de tout, disons que le tournant a été la grève générale du 16 avril 1980. Devant le succès de la grève qui avait paralysé toute la Kabylie - c'était une première -, le Pouvoir ne pouvait plus ignorer le mouvement, ni en parler de manière allusive. Il a donc décidé de passer à une répression de grande envergure, le 20 avril, qui s'est traduite par la prise d'assaut de tous les foyers de contestation de la région. Les cibles étaient l'Université bien sûr, mais aussi l'hôpital de Tizi-ouzou, l'usine Sonélec de Oued Aïssi et l'usine de textile de Draa Ben Khedda. Il y eut 2000 interpellations et 454 blessés enregistrés à l'hôpital. L'assaut donné dans la nuit du 19 au 20 à l'université et aux cités des étudiants a été particulièrement violent. Des CNS cassaient les portes des chambres et lâchaient leurs chiens bergers allemands. Des étudiants réveillés ainsi à 4 heures du matin se sont jetés par les fenêtres, certains ont connu des perturbations psychiques durables.

Et pour clore le tout, 24 des 2000 interpellés ont été renvoyés devant la Cour de sûreté de l'Etat, donc passibles de la peine de mort ! Le Pouvoir voulait frapper un grand coup pour impressionner les esprits et faire passer à tous l'envie de contester.

Izuran : Quelle a été l’attitude du ministre de l'enseignement supérieur de l'époque, M. A. Brerhi, envers la communauté universitaire ? Il a eu a rencontrer les enseignants et les étudiants au sein même de l’Université. Que s’est-il passé ?

Hend SADI : Le ministre a rendu visite deux fois à l'Université, le 14 avril 1980 et après le 20 avril. Je n'ai pas assisté à sa deuxième venue. Mais j'étais présent à la première et son arrivée était assez cocasse. Il était venu accompagné de motards que nous n'avions pas laissés entrer car nous occupions depuis le 8 avril l'université. Nous nous étions portés garants de sa sécurité à l'intérieur de l'Université. Il a accepté de venir seul dans la salle de restaurant où avait lieu l'Assemblée générale. Au dessus de la scène trônait une banderole en tifinagh.

Il était prévu que le représentant du syndicat lui souhaite la bienvenue et anime les débats, mais Brerhi s'est emparé du micro et s'est imposé en animateur. L'appel à la grève générale du 16 avril circulait déjà et l'atmosphère était tendue. Il voulait que la communauté universitaire se démarque de cet appel qui n'émanait pas d'elle et qu'elle le condamne. Il nous a demandé aussi de nous méfier des manipulations de l'étranger, il trouvait suspect la coïncidence de nos manifestations avec la récente visite de Hassan II à Giscard d'Estaing et les négociations délicates menées par l'Algérie sur le prix du gaz. Enfin, il s'est étonné de l'absence de toute référence à la Charte nationale dans nos revendications, ce qui les rendait irrecevables.

De notre côté, nous avions refusé de condamner l'appel à la grève et nous avions dit que cela faisait deux mille ans que tamazight attendait son tour qui ne venait pas. Comme ça n'avait jamais été le moment, à partir de ce jour, nous avions décidé que ce serait toujours le moment et partout l'endroit pour revendiquer tamazight.

Il est reparti assez dépité. Après la grève du 16 avril, il avait envoyé un télex à la direction de l'Université qu'il invitait à lui signaler les personnels absents. Comme nous contrôlions tout à l'université y compris le télex. Nous lui avions répondu que les étudiants et les enseignants ainsi que l'ensemble du personnel étaient présents à l'université contrairement au recteur et à l'ensemble de la direction qui avait déserté le terrain.

Plus tard, après le séminaire de Yakouren du mois d'août 1980, Brerhi nous avait reçu au ministère. Et là le ton était différent. Il s'est positionné plutôt de notre côté. "Vous n'imaginez pas les interlocuteurs que j'aurais face à moi ce soir au Comité central du FLN" s'est-il plaint, ajoutant que la révolution culturelle que nous réclamions était la réforme la plus difficile à mettre en place.

Izuran : Et au niveau de la population y avait-il divergences de visions ou d'orientation au sein du mouvement de révolte comparativement à ce qui se passe actuellement avec le mouvement citoyen ?

Hend SADI : Il y avait différentes sensibilités au sein des animateurs, je les ai déjà mentionnées brièvement. Quant à la population dans son ensemble, ce qu'elle entendait, ce qu'elle découvrait c'est cette contestation assumée au grand jour. C'est cette revendication amazighe, son identité millénaire jusque-là mutilée, niée, et qui reverdissait en ce Printemps 80. Il y avait une réelle symbiose entre les animateurs du mouvement et la population dans sa globalité.

A l'Université ou dans les différents foyers, il n'y avait naturellement pas d'unanimité. Chacun essayait de tirer dans le sens du programme de son organisation. Mais je crois que les idées qui sont passées sont celles qui correspondaient aux aspirations historiques de la population.

Le mouvement avait une tête en laquelle la population avait confiance.

Izuran : D'aucuns disent que c'est suite à cette révolte que le sigle du MCB apparaît pour la première fois. D'autres affirment que le sigle MCB a existé avant même le Printemps berbère. Quel est votre avis ?

Hend SADI : C'est le Printemps berbère de 1980 qui a incontestablement popularisé la revendication culturelle berbère. Mais tout n'a pas commencé en 1980, loin s'en faut. Ce Printemps n'aurait pas pu exister s'il ne s'était rien passé auparavant. En … 1949 déjà, Bennaï Ouali parlait du MRB (Mouvement Révolutionnaire Berbère). Bien plus tard, les débats qui furent organisés en 1976 à l'occasion de l'adoption de la Charte nationale furent de manière inattendue détournés par les militants de la cause amazighe. Cette question taboue depuis la guerre s'imposait dans ces débats sans y avoir été invitée. Il fut alors beaucoup question de culture berbère. On limitait la revendication à l'aspect culturel, ce qui était déjà énorme. A l'époque, j'étais déjà en France, je ne peux apporter de témoignage direct sur ces réunions publiques, mais l'écho de ces prises de paroles nous parvenait. Et c'est suite à ce mouvement que la décision fut prise d'organiser un mouvement politique qui prenne en charge la question culturelle amazighe. Dans le sillage de cette effervescence, des regroupements s'étaient opérés. Et d'Alger, on nous avait demandé de prendre contact avec Aït Ahmed, non pas pour adhérer au FFS, mais pour créer un mouvement politique nouveau qui intégrerait dans son programme la revendication culturelle berbère, essentielle à nos yeux. Jeunes, nous étions à la recherche d'un porte-parole connu. Aït Ahmed ayant accepté de prendre position en faveur de la revendication amazighe (sa première déclaration publique favorable à tamazight date de novembre 1978) nous étions tous d'accord pour en faire le leader de ce mouvement. Au cours de plusieurs réunions et en sa présence, nous avions débattu du sigle à donner au futur mouvement. Finalement, nous avons convenu de garder le sigle FFS, car l'adoption d'un autre sigle risquait d'être perçu comme un "reniement du sang des maquisards tombés en 1963" de la part d'Aït Ahmed.

Izuran : Quel était le rôle de l'élite intellectuelle dans cette révolte ?

Hend SADI : Important. Précisons tout de suite qu'il ne s'agissait pas de toute l'élite intellectuelle qui, pour une bonne part, était intégrée dans le système. Mais, disons l'élite militante, les jeunes universitaires militants de la cause amazighe étaient très déterminés et leur engagement désintéressé. Excusez-moi de parler de mon expérience personnelle, c'est évidemment celle que je connais le mieux, et je crois qu'elle est significative. Lorsque nous avions fini nos études en France, nous étions tout un groupe à être rentré travailler en Algérie dans le cadre militant. Personnellement, je l'avais fait tout de suite après avoir été reçu à l'agrégation de mathématiques, je n'avais pas cherché de poste en France. Je suis entré travailler à l'Université de Tizi-Ouzou. D'autres camarades qui avaient fait des études d'économie ou également de mathématiques (comme Oussalem Mohand Ouamer, Malika Chertouk, Ramdane Achab) rentreront aussi sur Tizi-Ouzou. Nous mesurions parfaitement les risques que nous prenions en tant que militants structurés dans une organisation clandestine à l'époque de Boumédiène. Sur place, à l'intérieur du pays même, d'autres militants dont beaucoup de médecins (Mouloud Lounaouci, Ali Ouabadi, Amar Hadbi, Saïd Khelil, Saïd Sadi, et d'autres étudiants sur Alger, Mustapha Bacha, Arezki Aït Larbi, Arezki Graïne, Slimane Hachi, etc.) assumaient leur combat dans une Algérie où dominait alors la toute puissante SM.

Nous n'avions rien à gagner sur le plan matériel en militant, mais beaucoup à perdre, car le régime courtisait les cadres. Et surtout les risques étaient énormes.

Toutes ces énergies et d'autres furent mobilisées pour le Printemps berbère de 1980. C'est cette mobilisation qui permit une réaction rapide et efficace à l'interdiction de la conférence du 10 mars 1980. Nous ne nous sommes pas contenté de dénoncer cette interdiction, mais nous avons revendiqué les droits légitimes de la culture amazighe. Nous l'avons fait en des termes qui ont rendu difficile une riposte idéologique du Pouvoir. Nous avions inscrit notre revendication dans un cadre national qui, surtout, n'était pas en opposition avec la population arabophone, puisqu'avec Kateb Yacine, nous revendiquions aussi l'arabe populaire. Nous nous situions également dans le sillage des nationalistes des années 40. Cette posture rendait inefficace l'attirail idéologique qui accompagnait la répression du Pouvoir : séparatistes, vendus à l'impérialisme, "agents du 2ème bureau" etc. Ces insultes n'avaient plus de prise, en tout cas en Kabylie. Et je crois qu'à ce niveau, notre discours qui avait été longuement mûri dans l'ombre avait porté ses fruits.

Autre fait important. Nous avions rompu avec la tradition de lutte héritée de la guerre qui voulait que toute opposition au régime s'exprime par les armes. Au contraire, nous manifestions pacifiquement avec des banderoles sur lesquelles étaient inscrites nos revendications, et nous nous exposions à la répression. Cela gênait considérablement le Pouvoir qui se targuait de n'avoir aucune opposition à l'intérieur du pays. A l'époque, il tenait beaucoup à soigner son image qui, à l'extérieur, était encore auréolée du combat de la guerre de libération (les choses ont changé depuis). Je crois qu'un des apports du Printemps amazigh de 1980 est celui-là : avoir renoué en Algérie avec la lutte pacifique populaire. Nous avions rompu un tabou.

Par ailleurs, au-delà de la dimension culturelle, notre action, nos objectifs s'inscrivaient clairement dans un cadre démocratique, celui de l'émancipation politique de l'Algérie. Sans contester politiquement le régime de manière formelle et frontale, nous le faisions dans les faits. Nous refusions les références à la charte nationale dans les quelles les autorités chercher à enfermer notre action. A l'époque, c'était une condition sine qua non pour toute expression publique.

Enfin, l'évolution tactique du mouvement a été bien gérée. En quelques semaines, nous avions porté la contestation estudiantine de la Kabylie à l'Algérois, le point d'orgue a été la manifestation du 7 avril 1980 à Alger qui a eu un retentissement dans la presse française, notamment le journal le Monde. Nous avions recherché d'autres soutiens à l'extérieur de la Kabylie, à l'Ouest notamment. D'autres contacts restés infructueux sur le moment, n'ont pas été inutiles sur le long terme. Des camarades installés en France s'employaient à organiser des manifestations devant l'Ambassade d'Algérie, des concerts de solidarité, à sensibiliser la presse française ainsi que les organisations humanitaires, les intellectuels progressistes. A cette échelle, c'était une nouveauté.

Puis du monde scolaire et universitaire, la contestation a été étendue à toute la Kabylie avec la grève générale du 16 avril. Tout ça, ce n'était pas rien dans l'Algérie de 1980 !

Toutes ces actions n'avaient rien de spontanées, elles ont été réfléchies et planifiées par ce groupe, cette "élite" comme vous dites.

Il y a eu aussi le séminaire de Yakouren en août 1980, et un document y a été produit. Il porte une empreinte "communisante" qui apparaît obsolète aujourd'hui, mais il fallait passer par là, c'était l'état du pays. Pour se remettre dans l'ambiance idéologique du moment, je rappellerai qu'à l'Université de Tizi-Ouzou, nous avions été contraints de retirer d'une motion adoptée par des travailleurs de Sonelec et le personnel de l'hôpital le slogan "vive la liberté d'expression", jugé bourgeois par quelques staliniens !

Izuran : La révolte d'avril 80 n'a pas duré très longtemps (5 mois environ) contrairement à ce qui se passe actuellement en Kabylie. A quoi est dû cela ?

Hend SADI : Ce que vous dites n'est pas tout à fait juste, car je considère que ce qui s'est passé en mai 1981 dans la vallée de la Soummam et à Alger se situe dans le prolongement du Printemps 1980. Bien sûr, la mobilisation de masse n'est pas restée bloquée à son niveau maximum des années durant. Cela est normal, tous les mouvements de foules finissent un jour ou l'autre par s'essouffler. Ce qu'il faut retenir, par contre, c'est que la revendication du Printemps amazigh de 1980 est restée vivante et, vingt ans après, elle est devenue celle de toute la population en Kabylie. Elle a gagné du terrain même en dehors de la Kabylie. Le 20 avril est célébré dans les Aurès et ailleurs. Je crois que le travail pédagogique qui a été fait a donné des résultats.

Le mouvement des droits de l'homme réprimé en 1985 s'est inscrit aussi dans le sillage du Printemps 1980.

La situation d'aujourd'hui est différente, ni les mouvements, ni les répressions qui les ont frappés ne sont de même nature.

Izuran : Quel a été l'apport de la communauté kabyle dans l'immigration en faveur de la révolte de 1980 ?

Hend SADI : Considérable. Je l'ai déjà évoqué, mais cet apport existe aussi en amont de 1980, avec l'Académie berbère, le Groupe d'Etudes Berbères de Vincennes, etc..

Izuran : Le 08 avril prochain, nous bouclerons une année après l'adoption par l'APN du statut de langue nationale pour tamazight. Aucune mesure d'application n'a suivi cette "reconnaissance" officielle. Quel est votre commentaire ?

Hend SADI : Il sera bref. C'est la meilleure preuve que cette réforme n'a pas été voulue par le Pouvoir, mais arrachée par la rue, et plus précisément par le sang des victimes du Printemps noir venu consacrer les années de lutte que nous évoquions. Lorsqu'il s'est agi d'arabiser l'Algérie, ce qui était le fonds de commerce du Pouvoir, les budgets étaient "illimités". Par exemple, pour encourager la production littéraire en arabe, le ministère de la culture achetait la moitié de toute production culturelle réalisée en arabe. Nous ne voyons rien de tel pour tamazight dont les films produits avec les difficultés que l'on sait ne passent toujours pas à la télévision d'Etat. Je me demande d'ailleurs où réside le blocage aujourd'hui que tamazight est langue nationale. Les opérations d'arabisation de l'Université bénéficiaient de moyens énormes. Je me souviens qu'en 1983, un responsable ministériel venu s'enquérir de l'avancement de l'arabisation de notre université de Tizi-Ouzou nous avait affirmé que nous disposions d'un "budget illimité". Et le Pouvoir ne manquait pas d'initiatives en faveur de l'arabisation, quitte à les assortir de mesures répressives pour les faire accepter à une population plutôt rétive.

Izuran : Quel bilan faites-vous après tant d'années de sacrifices ?

Hend SADI : Positif, même si, bien sûr, il a coûté trop cher.

Il y a cette avancée dans la Constitution, mais surtout il y a cette formidable prise de conscience populaire. Le fait que nous commémorions le Printemps berbère de 1980 vingt-trois ans après est une illustration concrète de la dimension historique de cet évènement. Les revendications qui touchent aux questions de fond n'aboutissent que si elles s'inscrivent dans la durée. Nous commençons à cultiver notre mémoire. C'est important, car un peuple sans mémoire se laisse facilement manipuler. Et malheureusement, cela a souvent été notre cas. Et, je crois, hélas, qu'il y a encore des efforts à faire de ce côté-là.

Izuran : Beaucoup de militants s'accordent à dire, actuellement, après tant d'années de lutte, que la solution à la crise identitaire en Algérie passe inévitablement par le changement du système d'organisation politique de type jacobin en faveur d'un système "décentralisé". Beaucoup de concepts ont été avancés dans ce sens : fédéralisme, régionalisation, autonomie régionale, etc… Quelle est votre analyse là-dessus ?

Hend SADI : Déjà en 1980, et même avant, le système jacobin que l'Algérie a hérité de la colonisation s'est vu contesté. Aujourd'hui, il est remis en question en France même. Les démocraties modernes tournent le dos à ces excès de centralisation. Les décisions doivent se prendre le plus près possible des administrés. Les institutions européennes encouragent officiellement la décentralisation, elles la subventionnent. Le mouvement de construction européenne qui consiste à rassembler un grand nombre de nations très diverses s'accompagne d'un mouvement de régionalisation. Cela n'est pas contradictoire.

Je crois que cette idée est non seulement valable pour l'Afrique du Nord aussi, mais qu'elle est inéluctable. Le Maroc vient de lancer une réforme de son système éducatif qui permet aux Académies régionales de disposer d'une réelle autonomie. Elles peuvent intervenir sur une partie des programmes. En particulier, elles peuvent introduire l'enseignement de tamazight dans les régions où cette langue est parlée. Il faut regarder de plus près avant de crier victoire, mais je signale cet exemple pour illustrer le sens du mouvement historique aujourd'hui.

Il y a un débat qu'il faut savoir mener avec responsabilité et sans tabous. Et que, par ailleurs, à cette occasion certains cherchent bruyamment à se rappeler au souvenir d'une actualité dont ils s'estiment injustement écartés est dans le cours naturel des choses, mais secondaire.

S'agissant de politique, même si ce mot n'a pas bonne presse aux yeux de certains, il ne faut pas perdre de vue les moyens que l'on doit mettre en œuvre pour atteindre l'objectif que l'on se fixe. C'est primordial. Le pape, combien de divisions ? c'est sans doute la seule maxime qui continuera de survivre à Staline.

Cette nouvelle organisation politico-administrative voulue sera adoptée suivant quelle démarche ?

L'imposera-t-on par les armes ou par un combat pacifique au terme d'un débat démocratique ?

Comme, à ma connaissance, personne ne prêche la lutte armée, il convient de travailler à élargir le front des forces susceptibles de porter l'idéal que l'on défend. Eviter par conséquent toute attitude de repli frileux qui n'aboutirait qu'à un isolement suicidaire.

Un point est à ne jamais perdre de vue. Face à nous, il y a l'arabo-islamisme, avec des appuis considérables à l'intérieur du pays et sur la scène internationale. Ce n'est pas notre cas. Pourquoi se priver du soutien d'autres Algériens qui partagent le même projet ? Pourquoi chercher à renforcer le camp adverse en exprimant un rejet quelque peu hautain envers des concitoyens embarqués sur la même galère que soi ?

Il y a là une recherche d'une espèce d'autosatisfaction puérile qui se paierait cher au bout du compte.

La frontière doit être dessinée en fonction des idées et des programmes. La posture qui consiste à dire "j'ai assez travaillé pour les autres, je m'oppose à tout ce qui peut profiter également aux autres" est dangereuse. Car, finalement, c'est contre soi que l'on travaille. Il ne peut pas y avoir de Kabylie isolée et opposée au reste de l'Algérie.

Il ne suffit pas d'ignorer l'arabo-islamisme pour que lui vous ignore. Même en unissant toutes nos forces le combat n'est pas gagné d'avance. Surtout, et nous le voyons, que les manipulations des services qui oeuvrent à la décomposition du tissu militant en Kabylie sont relayées au cœur même de la région. En cherchant à empêcher toute émergence, à brouiller les repères, à discréditer les structures militantes, le message que les officines veulent faire passer à la population est clair : toute contestation du système conduit fatalement au chaos.

Je demeure convaincu qu'en revendiquant la dimension amazighe pour toute l'Afrique du Nord, on n'affaiblit en rien les revendications en Kabylie. Au contraire. En quoi cela atténue notre combat de dire que la culture tamazight est légitime dans toute l'Afrique du Nord. C'est la légitimité de l'arabo-islamisme qui est diminuée et le combat des militants des régions berbérophones qui en est renforcé, et donc aussi celui des militants de Kabylie.

Il y a un exemple qui a une portée historique qui mérite d'être médité. En 1991 lorsque les municipalités RCD ont placé des panneaux de signalisation en tifinagh, elles n'ont pas attendu que cela soit fait partout, mais elles l'ont fait en se référant au fait que tamazight est une langue nationale, sans éprouver le besoin de signifier que leur initiative était une déclaration de guerre aux municipalités non RCD. Je crois que cela n'aurait pas simplifié leur tâche !

Aujourd'hui l'idée de régionalisation mûrit. L'appropriation de tamazight par de plus en plus d'Algériens, même à des niveaux divers, est excellente chose, et c'est ce qui permet d'être optimiste.

Je trouve que le mouvement d'aujourd'hui bénéficie plutôt de sympathie à l'extérieur de la Kabylie. Et à défaut de sympathie, du moins n'enregistre-t-on pas d'hostilité. La majorité des titres de la presse privée est favorable à ce mouvement. Et des appuis d'intellectuels arabophones éminents ont été enregistrés. L'évolution est très positive si l'on se réfère à la situation de 1980. Et au lieu de s'en féliciter, c'est, paradoxalement, le moment choisi par certains pour passer la marche arrière ! Les mêmes qui spéculent sur d'hypothétiques soutiens étrangers devraient méditer les leçons tirées de la récente visite de Chirac en Algérie.

Izuran : En tant qu'animateur dans le mouvement associatif en France, où en est le projet de l'introduction de tamazight dans le système éducatif français sachant que, d'après nos sources, vous étiez sollicité par le Ministre de l'Education français dans ce projet ?

Hend SADI : On a dit beaucoup de choses à ce sujet, et dans ce qui a été dit, la motivation essentielle est la course à la paternité de la mesure qui venait d'être adoptée. Les caméras de télévision, les sites Internet et les antennes radios ont été très sollicités à cette occasion. Des affirmations parfaitement contradictoires ont été avancées, parfois par les mêmes personnes. Tantôt la circulaire était présentée comme une avancée historique, et l'instant d'après déclarée insignifiante. Elle était aussi, selon les interlocuteurs, arrachée par la pression de la rue berbère … à Paris ( !), ou alors mesure démagogique du ministère prise à la veille des élections présidentielles.

De quoi s'agit-il ?

D'abord rectifier un point. Lorsque j'ai intégré le cabinet de Jack Lang, ce n'était pas pour m'occuper de berbère. Dans ce domaine, je n'ai pas été sollicité, même si je suis intervenu dans des limites que chacun peut concevoir. J'ai reçu au ministère, avec un autre conseiller, tous ceux qui avaient écrit pour appeler l'attention du ministre sur cette question, représentants d'associations et enseignants de berbère : Hanifa Chérifi (MKF), Nora Cheddad (Azul Créteil) Moumène Bouyahia (ACB), Mabrouk Ferkal (Tamazgha), Salem Chaker (INALCO). Ensuite, avec le même conseiller, nous avons travaillé à une circulaire parue au Bulletin officiel de l'éducation nationale du 28 mars 2002. Que dit cette circulaire ? Elle permet aux enseignants berbérophones de toutes spécialités en poste dans les établissements secondaires de donner des cours aux candidats à l'épreuve de berbère au baccalauréat. Cette possibilité est également offerte aux enseignants délégués par des associations. Les cours dispensés dans ce cadre, à l'intérieur des établissements publics, seront payés comme des vacations.

Ce n'est pas énorme, mais c'est le seul texte officiel qui traite de l'enseignement du berbère dans le second degré. C'est un début, et il appartient aux enseignants et aux associations d'exploiter cette ouverture.

Izuran : Hend SADI, auteur. Vous avez produit un brillant ouvrage de mathématique en tamazight. Avez-vous d'autres projets dans ce sens ?

Hend SADI : Un projet de livre sur Feraoun et Camus. Mais depuis deux ans, je travaille sur un film, un documentaire historique consacré à l'épopée d'Ali Laïmèche et Ouali Bennaï. Il me reste le montage à faire. J'espère que ce sera chose faite cet été.



Entretien réalisé par
Moh SI BELKACEM