23 ANS APRES LE PRINTEMPS AMAZIGH: Les messages d'Avril 80

Il y a quelque chose de lourd dans la commémoration de ce vingt-troisième anniversaire du Printemps amazigh. L'événement qui a longtemps pesé sur les acquis démocratiques du pays semble, cette fois, subir le contrecoup des incertitudes qui assombrissent le devenir de la nation. On aurait pourtant tort de donner une trop grande importance à des désordres, certes préoccupants, mais qui ne sont, en la circonstance, pas déterminants. Lorsque nous décidâmes de réagir à l'interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri, nous avions organisé notre riposte de façon indépendante des formations politiques de l'époque qui voyaient dans la revendication identitaire une forme de lutte secondaire, voire franchement dangereuse pour la cohésion nationale.

Culture politique inédite Cette autonomie ne nous a pas empêchés de donner une ligne politique à notre action malgré la précipitation des événements et une répression particulièrement féroce. Nous voulions laver un affront, certes, mais nous projetions aussi une vision qui refonde un nouveau destin.

Beaucoup se sont interrogés sur le fait qu'octobre 88 n'ait pas connu la pérennité qui devait accompagner une tragédie d'une telle ampleur. La raison en est pourtant simple. Dans la capitale, l'explosion populaire était la résultante d'un marasme général étouffant un régime mal remis d'un post-boumédienisme hésitant ; en Kabylie, la situation renvoyait à l'accomplissement de luttes menées des années durant par une nouvelle génération de militants libérés des tabous et autres dogmes qui ont stérilisé l'Algérie d'après-guerre. Vingt-trois ans après et à la faveur des tragiques événements d'avril 2001, la lecture lucide d'avril 80 peut être utile à la compréhension de la scène régionale et nationale.

Le premier constat qui s'impose tient au fait que la participation à la guerre de Libération pour justifier la confiscation et l'abus du pouvoir par des dirigeants omnipotents a été battue en brèche par une nouvelle génération de militants. Le deuxième message d'avril est autant politique que pédagogique. En dépit de la répression inouïe du régime et d'une violence endémique dans le mouvement national, la génération d'après-guerre s'est interdit tout recours à la violence pour s'engager dans des luttes populaires et pacifiques. La troisième donnée qui apparaît comme le viatique permanent des nouvelles luttes concerne l'association de luttes catégorielles en vue de leur intégration dans ce qui est appelé aujourd'hui un projet de société.

D'entrée de jeu, nous avions couplé la revendication amazighe au combat pour les libertés démocratiques. Nous étions coupés des traditions de luttes du mouvement national. Mais en un sens, ce qui fut un handicap, puisqu'il nous a fallu tout réapprendre par nous-mêmes, fut probablement notre chance. L'ancien moule doctrinal qui façonnait la réflexion politique ne nous avait pas atteints. Et pour cause, nous l'ignorions.

Un officier de la SM qui m'interrogeait après dix jours d'isolement crut bon de me culpabiliser en m'accusant d'avoir sali l'image du pays à travers les attaques de médias étrangers alors que le pouvoir m'avait permis de devenir médecin. Je lui avais répondu que dénoncer le régime était pour moi un devoir car mon pays méritait autre chose qu'une dictature. Quant à ma situation professionnelle, je la devais avant tout au sacrifice de mes parents et à mon assiduité. Je revois encore sa bouche entrouverte de stupeur. Je ne crois pas que sa déstabilisation venait de ma témérité. Ce qui provoquait la fureur de mon vis-à-vis venait de ce que je me plaçais hors du périmètre de pensée dans lequel le régime avait enfermé la société.

La matrice de soumission policière et politique n'avait pas prévu de réponses à des arguments évidents mais non programmés. La théorie des «tâches d'édification nationale» par laquelle certains amis marxistes nous contraient ne nous avait pas impressionnés davantage. Les priorités dans lesquelles on avait enfermé le débat national n'engageaient que ceux qui les avaient formulées. La question du combat pacifique avait nécessité plus de temps et de débats. L'impatience, la surdité du régime ou, il faut bien le dire, la fuite en avant dans certains cas, avaient poussé à l'exaspération certains camarades. Avec le recul je crois pouvoir dire que notre pacifisme n'avait rien de dogmatique. Ni Nehru ni les attitudes contemplationnistes de certains courants de la jeunesse des années soixante n'avaient vraiment déterminé notre cheminement.

L'échec militaire du FFS, le putsch avorté de Zbiri et le gâchis de la violence politique qui avait culminé avec les assassinats de Abane, Khider et Krim nous avaient plus instruits sur les dérives de l'autoritarisme postcolonial dans le tiersmonde que tous les pacifismes de l'époque. Sens de l'histoire L'accumulation de ces petits apprentissages a porté ses fruits. C'est dans la foulée d'avril 80 que fut élaboré le dossier de Yakouren. En dépit de sa connotation communisante, il fut un document librement élaboré et inaugurait une pratique politique qui s'inscrivait dans la durée.

Donner de la mémoire à notre combat fut une préoccupation permanente. Nous avions tant souffert des manipulations de l'histoire de la guerre de Libération que l'escroquerie historique était devenue une hantise. A côté de cette volonté de fixer les faits pour protéger l'histoire s'opérait une extension des champs de lutte. La création de la Ligue des droits de l'homme e t l'installation de la section d'Amnesty International prolongeaient naturellement un parcours relativement cohérent. Induit par un climat contestataire ouvertement assumé, le combat des femmes connaîtra un essor décisif. La plupart des militants étaient animés par une vraie conscience politique et un vrai désintéressement. Cette ferveur est inscrite dans les mœurs politiques d'après 80.

Je ne crois pas faire preuve de naïveté aujourd'hui en affirmant que ce capital moral reste, en dépit de certains dérapages, solide et qu'il est un investissement sûr pour l'avenir. Je partage les inquiétudes de nombreux citoyens qui déplorent la récession économique, le marasme social et la délinquance qui sévissent en Kabylie. On ne peut que se désoler de la faible répercussion des manifestations du mouvement citoyen sur l'ensemble du territoire national. Je n'ignore pas que le MCB est un sigle qui sert, à l'occasion, à collecter des fonds pour couvrir les agapes de petits caïds.

Il reste que le régime n'a pas réussi à soumettre une révolte citoyenne qui dure depuis vingt ans. Cela est fondamental. L'apparente régression qui perturbe les repères et, disons-le, désespère quelquefois des populations habituées à plus de rigueur et de transparence dans les luttes démocratiques doit être notée. Elle ne doit en aucune façon disqualifier le souffle de générosité et de liberté qui a animé un combat auquel l'Algérie démocratique doit tant.

Le nécessaire dépassement de ces insuffisances ne doit pas entraîner la nation dans le reniement d'une émancipation citoyenne plus que jamais à l'ordre du jour. Régime autiste. Les manœuvres du régime en Kabylie sont le pire des remèdes. L'extension du terrorisme que l'on y enregistre depuis le départ de certaines brigades de gendarmerie est une réalité. Cela ne légitime en rien les interprétations tendancieuses qui im****nt aux luttes citoyennes la multiplication des maquis.

Le refus de remplacer ces unités par des commissariats de police est une démarche délibérée, irresponsable et criminelle. Le traitement de la crise de Kabylie par des manœuvres policières témoigne de l'aveuglement politique propre aux mauvais élèves de l'Histoire. C'est mal connaître cette région et faire peu de cas de l'irrépressible aspiration au changement des Algériens que de croire possible la maîtrise de la Kabylie par de nouvelles castes maffieuses locales.

La soumission de l'administration sommée de recruter sur la base de la corruption ou les largesses du Trésor public couvrant les déficits d'organes de presse créés pour les besoins d'un clientélisme véreux sont des recettes pitoyables et, au demeurant, déjà testées avec les résultats que l'on sait à l'époque du parti unique. Elles ont l'avantage de montrer au grand jour les intentions de dirigeants incorrigibles. Jouer de la misère sociale, de la récession économique, de la délinquance, de l'extension du terrorisme ou de la corruption peut aggraver la douleur des populations. Cela ne peut pas éteindre une dynamique culturelle et politique qui a compris dès le premier jour que pour venir à bout d'un régime comme celui qui a ruiné l'Algérie, il fallait du temps, de la patience et du dévouement. Voilà pourquoi je crois que la mauvaise passe d'aujourd'hui ne peut en aucune façon renverser le cours de l'Histoire.

La génération d'avril 80 a su décoder et épouser le sens de l'Histoire. Les vicissitudes actuelles relèvent du conjoncturel. Elles ne pèsent pas lourd sur les grandes perspectives. Et avril 80 est d'abord une immense perspective. La fin des années 80 a sonné le glas du stalinisme qui a inspiré et construit pour une large part l'arbitraire du régime algérien. Le 11 septembre 2001 a brutalement révélé au monde le péril islamiste. La chute de Saddam Hussein, avec tout ce que l'on peut dire sur la méthode, a ébranlé un baâthisme sectaire et sanglant. Pour la première fois depuis l'indépendance, les revendications démocratiques nationales n'auront pas à évoluer face à des vents contraires. Il a fallu bien des sacrifices et un patriotisme à toute épreuve pour installer l'Algérie dans le sens des grandes évolutions mondiales. Ce n'est pas le moindre des mérites de la génération d'Avril 80.