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Le chien de Titanic

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Le chien de Titanic

« Alger capitale de la culture arabe », avec un texte qui se fait l’écho des émeutes d’avril-juin 2001 en Kabylie. Dans son dernier roman, Ali Malek emprunte à cette révolte les images de jeunes qui s’affrontent aux gendarmes.

Ali Malek

Ali Malek, né en Kabylie en 1968, est un écrivain francophone, auteur d’un recueil de nouvelles, Bleu mon père, vert mon mari (Barzakh, 2002) et d’un roman, Les Chemins qui remontent (Barzakh, 2003). En France, il a publié Une terre bénie de Dieu, chez Non lieu (2006). Le Chien de Titanic (2006) est son dernier roman. Il habite maintenant à Paris, où il continue à écrire. Très discret, c’est un écrivain qui a « tendance à vouloir se banaliser à tout prix ». Raison pour laquelle il préfère ne pas se laisser prendre en photo.

Résumé des chapitres précédents

Titanic, bourg situé au bord d’un fleuve, « a été si fréquemment inondé par le passé qu’il y a laissé son toponyme inspiré d’un saint aïeul pour ce sobriquet de cinéma ». Personnage antipathique et étranger au village, un capitaine de gendarmerie s’y est installé. Son chien, un berger allemand, seul être vivant auquel il était très attaché, est assassiné. Quand, finalement, il découvre le coupable, il le fait arrêter et l’emmène au poste. « Un certain temps après son arrestation », ce dernier « est vu courant dans la rue, affolé, comme si le diable lui était apparu ». Et de surcroît, « nu comme un vers ». Il n’en faut pas plus pour déclencher l’émeute

Le ciel couvert est propice à l’insurrection — si le soleil avait été aussi brûlant que les jours précédents, les manifestants se seraient vite essoufflés. La rue est noire de monde, à distance respectable de la brigade. Le passage des blessés, évacués à tour de bras, suscite autant d’effroi que de cris de révolte. « Soyons des hommes ! Des hommes ! », crient des jeunes surexcités pour qui la virilité revêt un sens belliqueux. Armés cette fois de pneus, de cocktail Molotov, de madriers — un attirail sorti l’on ne sait d’où, dans une ville qui n’avait bougé que vingt ans plus tôt, quand, après une inondation, le gouvernement avait abandonné les habitants à leur sort —, un nouvel assaut se prépare, au moment où, à l’intérieur des maisons, les mères sont occupées à prier. Pour cet après-midi du moins, elles seront exaucées. Le massacre est évité de justesse par l’arrivée massive des brigades anti-émeutes qui, faisant bouclier autour de la brigade, usent de bombes lacrymogènes dont l’odeur acide va empuantir la rue de longues semaines.

Une demi-heure plus tard, on est déjà familiarisé avec celles-ci. On s’en saisit au vol et on les renvoie vers le camp adverse. Contre la fumée qui s’en échappe, un remède est tout trouvé : le vinaigre. Dans toutes les mains, on voit des bouteilles, on en avale un peu, surtout on s’en asperge le nez. Des cartons entiers de bouteilles arrivent, offerts par des commerçants solidaires qui, jusque-là pourtant, étaient des mécréants incapables de charité. Quand les pierres commencent à manquer, un tracteur s’avance au milieu de la foule, la benne chargée de galets que trois mômes ont eu l’inspiration d’aller ramasser à la rivière. Une nouvelle fait remonter l’adrénaline des émeutiers, deux blessés sont dans un état grave : ils sont en train de mourir. Le bouclier qui entoure la brigade a dû reculer sous une giboulée de pavés. Puis, c’est au tour des mutins de céder du terrain, contraints par une pluie de bombes lacrymogènes. De plus en plus grandit le sentiment que la brigade est imprenable ; même un régiment n’en aurait pas eu raison … La foule grossit. Parfois, ce sont des fratries entières qui se joignent à elle, des jeunes qui, rencontrés hier, paraissaient incapables de faire du mal à une mouche, tout entiers investis dans les expédients dont ils vivent. Parmi les lanceurs de pierres, il y a beaucoup d’instituteurs, un professeur de lycée, des étudiants, bien sûr, au profil peu différent des hordes analphabètes. Il y a aussi des conscrits en permission, et même un jeune marié encore en costume de noces, un ophtalmologue, des dealers et, bien entendu, l’armée de leurs clients, des personnes âgées également, même si la grande majorité d’entre elles préfère se tenir à distance de l’arène, persuadée de contribuer au soulèvement par sa seule présence. Tous les gens jusque-là connus pour leur amour tonitruant de la patrie sont restés cloîtrés chez eux, bavant de rage contre ce peuple mal élevé, et qui fait le jeu des « ennemis de l’extérieur ».

Les brigades anti-émeutes tentent par moments de charger, mais elles y renoncent devant le trop grand nombre de lanceurs de pierre. Une barricade de pneus en feu sépare les belligérants. Le face-à-face se prolonge le temps de trouver un exutoire au volcan des insurgés : le siège des Recettes et Impôts. Le beau bâtiment, vestige colonial, subira plus de dégâts que n’en auraient causé deux voitures piégées contre lesquelles, au cours des dix dernières années, le gouvernement a pris des dispositions en érigeant des murs en béton armé autour de tous les édifices publics. En investissant le siège des Recettes et Impôts, les gueux déchaînés passent à deux doigts de la fortune : on met la main sur le coffre-fort. Hélas, impossible de l’ouvrir. On ne s’y attarde pas trop. On traîne la masse de fer dehors et on s’en sert pour renforcer la barricade. Après quoi, la foule se rue sur le palais de justice, lui aussi joli bâtiment et legs gaulois. On a trouvé la force d’enfoncer le portail d’acier. D’ailleurs, enfoncer est peu dire : il est littéralement déchiqueté comme s’il avait été mâché par des dents inhumaines avant d’être avalé par un estomac non moins monstrueux. Le premier qui réussit à forcer l’entrée du prétoire est un farceur ; il grimpe sur le siège du juge et proclame, en employant le jargon du magistrat, que la justice ordonne le saccage de son palais : jamais sentence n’a été si promptement exécutée. Bientôt, de la rue, on voit de jeunes têtes apparaître aux fenêtres de l’édifice et balancer en l’air des cartons de dossiers, dans un fracas de rires, comme des élèves, à la veille des vacances, déchirent leurs cahiers en signe de rébellion contre le despotisme des professeurs. Quand il n’y a plus rien à détruire aux deux premiers étages, on monte au troisième, résidence du procureur. Ce dernier, par chance, n’est pas chez lui. La porte défoncée, les assaillants exultent à la vue des beaux meubles à offrir aux flammes de la barricade sous les yeux de gendarmes impuissants. Une voix cependant, à l’ultime seconde, arrête les mains destructrices au cri de :

— Saliha ! Saliha !

Et aussitôt, une idée traverse la meute : donner à cette malheureuse les meubles de Monsieur le Procureur. C’est une petite jeune femme si rabougrie que même un berger ne songerait pas à abuser d’elle. Jour et nuit, elle est dans la rue, son domicile. Récemment, des bonnes âmes lui ont bâti une piécette où elle couche, sur des cartons. Saliha n’a aucun meuble et, pour en obtenir, elle a l’habitude de s’adresser à tous, voyant en chacun, y compris les enfants, l’autorité compétente pour satisfaire sa requête. Elle est en train de dormir, et quand elle ouvre sa porte aux émeutiers, chargés comme des mulets, elle verse des larmes de joie. Mais ils n’ont pas fini de déposer le luxueux butin que Saliha se ravise :

— Et si le procureur venait me les reprendre ?

— Ne t’inquiète pas, nous serons toujours là … Sais-tu que Scotto a été blessé ? Il est à l’hôpital.

Elle s’est amourachée de ce garçon un peu borgne, mais au teint clair et aux traits fins, qui lui apportait souvent à manger de chez lui. Saliha se met aussitôt en route pour l’hôpital, avec l’affolement d’une mère. Elle trouve la rue bouleversée comme jamais, et si bondée de monde qu’elle a du mal à se frayer un passage. De toutes parts, on lui adresse qui une salutation, qui une plaisanterie sur le butin qu’elle vient d’acquérir, qui une acclamation, comme si elle était le chef de l’insurrection. Quelqu’un, enfin, lui donne des nouvelles de Scotto. Il n’a pas été blessé par balle, mais a seulement eu la main brûlée par une bombe lacrymogène qu’il tentait de saisir au vol. Saliha n’est toutefois pas rassurée : elle ne comprend pas la différence. Pour elle, la blessure fait naître l’évocation du sang coulant à flots et de l’âme prête à quitter le corps. A l’hôpital, les infirmiers, la voyant arriver, retrouvent soudainement leur humour perdu. Ils ironisent sur la folle passion qui amène Saliha. « Bande d’imbéciles !, s’écrie-t-elle, c’est mon fils ! ».

Au crépuscule, un brasier divise encore la rue. De l’autre côté, les brigades semblent espérer que ceux d’en face rentrent enfin se coucher pour aller en faire autant. Mais, de ce côté-ci de la barricade, on ne l’entend pas de cette oreille. La vitalité jaillit, inépuisable d’avoir été trop contenue. Les bras levés, on chante que les gendarmes sont des chiens qui gardent le château du tyran. Quand la nuit décide les émeutiers à rentrer, Barka se promène un instant dans la rue méconnaissable, couverte de cendres, de papiers disséminés, où flotte encore de la fumée ; il est enchanté par le spectacle comme jamais depuis la fin de son enfance. Dans ces combats de rue, Barka court de tout son souffle, agile dans son corps, libre comme autrefois. En rentrant chez lui, le bras droit rompu par la fatigue, il tombe sur son père. « Tu as lancé des pierres ! Tu en as lancé ! », lui dit-il d’un ton où s’entend une pointe de fierté. Sa mère, elle, le gronde : elle s’est rongée les sangs ! Il aurait pu se faire tuer ! Ce pays ingrat ne vaut pas le sacrifice : des générations se sont sacrifiées pour rien … Tous les autres, en regagnant leurs domiciles, ont eu droit à un discours analogue de la part de leurs parents. Mais le lendemain, ils sont de nouveau sur le pied de guerre. Et le surlendemain aussi. La population ne parle plus de faire ses courses, mais de se ravitailler. L’état de guerre est plus sensible à cause des nombreux amas de pierres et de pneus déposés çà et là dans la rue, scrupuleusement préparés durant la nuit. Les émeutiers sont à leur poste dès leur réveil, le visage à peine lavé. Quand les uns chargent, les autres détalent. Dans la débandade, il arrive que quelqu’un tombe. Les gendarmes qui le rattrapent le passent à tabac sans pitié et, avant de le relâcher, le déshabillent, ne lui laissant que le slip. Des lancers de pavés suivent. Les chiens en uniforme reculent, en comptant parfois leurs blessés. La barricade qu’ils défont un moment est vite reconstituée .

barzakh

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Anonyme

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A l’occasion d’«[B] Alger capitale de la culture arabe[/B] », avec un texte qui se fait l’écho des émeutes d’avril-juin 2001 en Kabylie. Dans son dernier roman, Ali Malek emprunte à cette révolte les images de jeunes qui s’affrontent aux gendarmes.

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Le ciel couvert est propice à l’insurrection — si le soleil avait été aussi brûlant que les jours précédents, les manifestants se seraient vite essoufflés. La rue est noire de monde, à distance respectable de la brigade. Le passage des blessés, évacués à tour de bras, suscite autant d’effroi que de cris de révolte. « Soyons des hommes ! Des hommes ! », crient des jeunes surexcités pour qui la virilité revêt un sens belliqueux. Armés cette fois de pneus, de cocktail Molotov, de madriers — un attirail sorti l’on ne sait d’où, dans une ville qui n’avait bougé que vingt ans plus tôt, quand, après une inondation, le gouvernement avait abandonné les habitants à leur sort —, un nouvel assaut se prépare, au moment où, à l’intérieur des maisons, les mères sont occupées à prier. Pour cet après-midi du moins, elles seront exaucées. Le massacre est évité de justesse par l’arrivée massive des brigades anti-émeutes qui, faisant bouclier autour de la brigade, usent de bombes lacrymogènes dont l’odeur acide va empuantir la rue de longues semaines.

Une demi-heure plus tard, on est déjà familiarisé avec celles-ci. On s’en saisit au vol et on les renvoie vers le camp adverse. Contre la fumée qui s’en échappe, un remède est tout trouvé : le vinaigre. Dans toutes les mains, on voit des bouteilles, on en avale un peu, surtout on s’en asperge le nez. Des cartons entiers de bouteilles arrivent, offerts par des commerçants solidaires qui, jusque-là pourtant, étaient des mécréants incapables de charité. Quand les pierres commencent à manquer, un tracteur s’avance au milieu de la foule, la benne chargée de galets que trois mômes ont eu l’inspiration d’aller ramasser à la rivière. Une nouvelle fait remonter l’adrénaline des émeutiers, deux blessés sont dans un état grave : ils sont en train de mourir. Le bouclier qui entoure la brigade a dû reculer sous une giboulée de pavés. Puis, c’est au tour des mutins de céder du terrain, contraints par une pluie de bombes lacrymogènes. De plus en plus grandit le sentiment que la brigade est imprenable ; même un régiment n’en aurait pas eu raison … La foule grossit. Parfois, ce sont des fratries entières qui se joignent à elle, des jeunes qui, rencontrés hier, paraissaient incapables de faire du mal à une mouche, tout entiers investis dans les expédients dont ils vivent. Parmi les lanceurs de pierres, il y a beaucoup d’instituteurs, un professeur de lycée, des étudiants, bien sûr, au profil peu différent des hordes analphabètes. Il y a aussi des conscrits en permission, et même un jeune marié encore en costume de noces, un ophtalmologue, des dealers et, bien entendu, l’armée de leurs clients, des personnes âgées également, même si la grande majorité d’entre elles préfère se tenir à distance de l’arène, persuadée de contribuer au soulèvement par sa seule présence. Tous les gens jusque-là connus pour leur amour tonitruant de la patrie sont restés cloîtrés chez eux, bavant de rage contre ce peuple mal élevé, et qui fait le jeu des « ennemis de l’extérieur ».

Les brigades anti-émeutes tentent par moments de charger, mais elles y renoncent devant le trop grand nombre de lanceurs de pierre. Une barricade de pneus en feu sépare les belligérants. Le face-à-face se prolonge le temps de trouver un exutoire au volcan des insurgés : le siège des Recettes et Impôts. Le beau bâtiment, vestige colonial, subira plus de dégâts que n’en auraient causé deux voitures piégées contre lesquelles, au cours des dix dernières années, le gouvernement a pris des dispositions en érigeant des murs en béton armé autour de tous les édifices publics. En investissant le siège des Recettes et Impôts, les gueux déchaînés passent à deux doigts de la fortune : on met la main sur le coffre-fort. Hélas, impossible de l’ouvrir. On ne s’y attarde pas trop. On traîne la masse de fer dehors et on s’en sert pour renforcer la barricade. Après quoi, la foule se rue sur le palais de justice, lui aussi joli bâtiment et legs gaulois. On a trouvé la force d’enfoncer le portail d’acier. D’ailleurs, enfoncer est peu dire : il est littéralement déchiqueté comme s’il avait été mâché par des dents inhumaines avant d’être avalé par un estomac non moins monstrueux. Le premier qui réussit à forcer l’entrée du prétoire est un farceur ; il grimpe sur le siège du juge et proclame, en employant le jargon du magistrat, que la justice ordonne le saccage de son palais : jamais sentence n’a été si promptement exécutée. Bientôt, de la rue, on voit de jeunes têtes apparaître aux fenêtres de l’édifice et balancer en l’air des cartons de dossiers, dans un fracas de rires, comme des élèves, à la veille des vacances, déchirent leurs cahiers en signe de rébellion contre le despotisme des professeurs. Quand il n’y a plus rien à détruire aux deux premiers étages, on monte au troisième, résidence du procureur. Ce dernier, par chance, n’est pas chez lui. La porte défoncée, les assaillants exultent à la vue des beaux meubles à offrir aux flammes de la barricade sous les yeux de gendarmes impuissants. Une voix cependant, à l’ultime seconde, arrête les mains destructrices au cri de :

— Saliha ! Saliha !

Et aussitôt, une idée traverse la meute : donner à cette malheureuse les meubles de Monsieur le Procureur. C’est une petite jeune femme si rabougrie que même un berger ne songerait pas à abuser d’elle. Jour et nuit, elle est dans la rue, son domicile. Récemment, des bonnes âmes lui ont bâti une piécette où elle couche, sur des cartons. Saliha n’a aucun meuble et, pour en obtenir, elle a l’habitude de s’adresser à tous, voyant en chacun, y compris les enfants, l’autorité compétente pour satisfaire sa requête. Elle est en train de dormir, et quand elle ouvre sa porte aux émeutiers, chargés comme des mulets, elle verse des larmes de joie. Mais ils n’ont pas fini de déposer le luxueux butin que Saliha se ravise :

— Et si le procureur venait me les reprendre ?

— Ne t’inquiète pas, nous serons toujours là … Sais-tu que Scotto a été blessé ? Il est à l’hôpital.

Elle s’est amourachée de ce garçon un peu borgne, mais au teint clair et aux traits fins, qui lui apportait souvent à manger de chez lui. Saliha se met aussitôt en route pour l’hôpital, avec l’affolement d’une mère. Elle trouve la rue bouleversée comme jamais, et si bondée de monde qu’elle a du mal à se frayer un passage. De toutes parts, on lui adresse qui une salutation, qui une plaisanterie sur le butin qu’elle vient d’acquérir, qui une acclamation, comme si elle était le chef de l’insurrection. Quelqu’un, enfin, lui donne des nouvelles de Scotto. Il n’a pas été blessé par balle, mais a seulement eu la main brûlée par une bombe lacrymogène qu’il tentait de saisir au vol. Saliha n’est toutefois pas rassurée : elle ne comprend pas la différence. Pour elle, la blessure fait naître l’évocation du sang coulant à flots et de l’âme prête à quitter le corps. A l’hôpital, les infirmiers, la voyant arriver, retrouvent soudainement leur humour perdu. Ils ironisent sur la folle passion qui amène Saliha. « Bande d’imbéciles !, s’écrie-t-elle, c’est mon fils ! ».

Au crépuscule, un brasier divise encore la rue. De l’autre côté, les brigades semblent espérer que ceux d’en face rentrent enfin se coucher pour aller en faire autant. Mais, de ce côté-ci de la barricade, on ne l’entend pas de cette oreille. La vitalité jaillit, inépuisable d’avoir été trop contenue. Les bras levés, on chante que les gendarmes sont des chiens qui gardent le château du tyran. Quand la nuit décide les émeutiers à rentrer, Barka se promène un instant dans la rue méconnaissable, couverte de cendres, de papiers disséminés, où flotte encore de la fumée ; il est enchanté par le spectacle comme jamais depuis la fin de son enfance. Dans ces combats de rue, Barka court de tout son souffle, agile dans son corps, libre comme autrefois. En rentrant chez lui, le bras droit rompu par la fatigue, il tombe sur son père. « Tu as lancé des pierres ! Tu en as lancé ! », lui dit-il d’un ton où s’entend une pointe de fierté. Sa mère, elle, le gronde : elle s’est rongée les sangs ! Il aurait pu se faire tuer ! Ce pays ingrat ne vaut pas le sacrifice : des générations se sont sacrifiées pour rien … Tous les autres, en regagnant leurs domiciles, ont eu droit à un discours analogue de la part de leurs parents. Mais le lendemain, ils sont de nouveau sur le pied de guerre. Et le surlendemain aussi. La population ne parle plus de faire ses courses, mais de se ravitailler. L’état de guerre est plus sensible à cause des nombreux amas de pierres et de pneus déposés çà et là dans la rue, scrupuleusement préparés durant la nuit. Les émeutiers sont à leur poste dès leur réveil, le visage à peine lavé. Quand les uns chargent, les autres détalent. Dans la débandade, il arrive que quelqu’un tombe. Les gendarmes qui le rattrapent le passent à tabac sans pitié et, avant de le relâcher, le déshabillent, ne lui laissant que le slip. Des lancers de pavés suivent. Les chiens en uniforme reculent, en comptant parfois leurs blessés. La barricade qu’ils défont un moment est vite reconstituée .

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Ali Malek, né en Kabylie en 1968, est un écrivain francophone, auteur d’un recueil de nouvelles, Bleu mon père, vert mon mari (Barzakh, 2002) et d’un roman, Les Chemins qui remontent (Barzakh, 2003). En France, il a publié Une terre bénie de Dieu, chez Non lieu (2006). Le Chien de Titanic (2006) est son dernier roman. Il habite maintenant à Paris, où il continue à écrire. Très discret, c’est un écrivain qui a « tendance à vouloir se banaliser à tout prix ». Raison pour laquelle il préfère ne pas se laisser prendre en photo.

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