Ombre fantomatique, une vieille femme en tenue traditionnelle apparaît à l’angle d’une rue avant de s’évanouir. Un vieillard pousse un âne famélique chargé de jerricans d’eau. Un adolescent en partance pour l’école à l’oreille vissé à son portable. Scènes banales d’une vie de village où le 21e siècle n’a pas entièrement fini d’évacuer les vestiges du passé. Je suis, tout de même, intrigué par ce vieillard à l’air résigné qui part à la corvée d’eau de bon matin. Renseignement pris auprès d’un épicier occupé à ranger ses dernières baguettes de pain, le village n’a plus d’eau courante. Malgré les dernières pluies, malgré les millions de mètres cubes accumulés au fond de la vallée, à portée de main, les robinets du village restent désespérément secs depuis quatre jours. L’explication n’est pas à chercher bien loin. Un jeune homme adossé à un poteau électrique me l’offre avec un sourire narquois. En montant, l’eau du lac a noyé le forage qui sert à alimenter la commune. Au centre d’Imahfoudhen, la vue est imprenable sur le lac formé en contrebas par le barrage de Tichy Haf. Décidément, ce satané barrage n’a pas fini de bouleverser la vie des paisibles Ath Aïdhel.
M. B. Mohand, le maire de la commune dont le chef-lieu est Bouhamza, m’apprend que ce n’est pas le seul dégât généré par la dernière montée des eaux. Une portion de la route qui relie la commune à celle voisine d’Ith Imaouche a été avalée par les eaux. Les engins de la commune sont entrain de réaliser une bretelle de déviation alors que les services des eaux tente tant bien que mal de sauver les équipements électriques des forages en attendant que l’ANB, l’Agence Nationale des Barrages, réalise un autre forage. Sept villages, représentant un peu plus des 11 000 habitants de la commune apprennent à avoir soif au milieu d’un océan d’eau. Une eau destinée majoritairement à 22 communes éparpillées le long du couloir de la Soummam. A partir de la station de traitement d’Aït Rzine, qui a une capacité de 120 000 mètres cubes/jour, une longue conduite va desservir Akbou, Ighzer Amokrane, Sidi Aich, El kseur, Amizour et Vgayeth. Avec un peu de chance, le tour de Tazmalt et des autres localités situées en amont, viendra, un jour, peut être. Les communes des Ath Aïdhel qui ont offert l’eau et la terre ont été oubliées de ce partage. Aucune conduite ne prévoyait de les servir. Il a fallu la venue du ministre de ressources hydriques et une plainte des habitants pour que l’on s’aperçoive de la bévue. Le ministre a promis de corriger. En attendant, ce n’est qu’une promesse de ministre et elle n’engage que ceux qui y croient.
Entamés en 1988, les travaux de construction du barrage de Tichy Haf ont duré une éternité qui a quand même accouché, en 2007, d’une digue haute de 65 mètres pour retenir un peu plus de 80 millions de mètres cubes. L’ouvrage, de type voute, est situé entre les commune de mahfoudha (Imahfoudhen) et Tamokra, sur le cours du Boussellam qui prend sa sources sur les hauts plateaux sétifiens avant de se jeter dans la Soummam au niveau d’Akbou.
Sur la rive droite de cette rivière qui coule été comme hiver, c’est Tamokra. Connue depuis toujours pour sa station thermale et, surtout, sa zaouïa fondée par le cheikh Yahia El Aïdali dans la première moitié du XVe siècle. Elle a formé des bataillons d’imams et, aujourd’hui encore, elle continue de fournir l’essentiel des cadres du ministère des affaires religieuses. Tamokra est à 110 kilomètres de Bgayeth dont elle dépend administrativement et à 60 kms de Bordj Bou Arreridj. Dans un sens comme dans l’autre la route est dans un état pitoyable. Celui qui l’emprunte une fois ne ressent guère l’envie de renouveler l’expérience.
Eloignée des grands axes routiers, la région des Ath Aïdhel est restée fermée sur elle même. Elle ne possède aucun centre urbain important et ses villages, plus ou moins préservés du béton et du parpaing, ont su garder ce cachet architectural authentique. Les enfants des Ath Aïdhel ont émigré en masse vers Alger, Sétif, Bordj, Paris ou Akbou. Comme aux temps anciens, les olives et les figues font vivre ceux, pas très nombreux, qui ont fait le choix de rester accrochés à ces terres schisteuses et ingrates. C’est une Kabylie un peu mystérieuse, presque inconnue, secrète et discrète que l’on rencontre quand on pénètre au cœur des villages. Dès que l’on quitte le chaudron bouillonnant de la Vallée de la Soummam pour contourner le massif du Gueldamen avant de grimper vers Tamokra, perchée à 800 mètres d’altitude, le paysage vous annonce tout de suite la couleur. Des roches basaltiques ornent la plupart des crêtes et des pitons alors que le cactus, le pin d’Alep, le jujubier et l’olivier forment l’essentiel d’une végétation rabougrie commune à toute la chaîne des Bibans*.
Sur la place principale du village de Tizi Aïdhel, emmitouflés dans leurs burnous, quelques vieux paysans profitent des timides rayons du soleil hivernal. D’ici la vue sur le lac et les villages accrochés aux montagnes est réellement splendide. Pourtant les habitants veulent autre chose que des paysages de carte postale. Tous ont perdu les terres qui les faisaient vivre depuis des générations. Le barrage et son lac sont pour eux un véritable tsunami. Les terrains les plus fertiles, ceux de la plaine ont été engloutis par les eaux. Les oliveraies situées plus en hauteur sont aujourd’hui inaccessibles. Désormais, il faudrait un pont ou des barques pour les atteindre. Même les troupeaux restent à la maison depuis que leurs pâturages ne servent plus que de frayères pour les poissons. Tous ont perdu 20 à 30 jours de labour. Car, ici, la terre se mesure toujours par le nombre de jours de labour qu’elle nécessite à l’aide d’une paire de bœufs. Même s’il ne reste plus que trois paires de bœufs de la quarantaine que le village compait naguère, c’est toujours le bœuf, fidèle compagnon du paysan, qui fertilise ses coteaux abrupts où nul tracteur ne s’aventure.
La révolution agraire si chère à Boumediene a laminé la paysannerie algérienne. Le bidon d’huile de colza, des souk-el-fellahs de sinistre mémoire, a eu raison de l’huile d’olive kabyle. Le sachet de lait pasteurisé a liquidé les troupeaux de chèvres des villages. Le concentré de tomate a relégué au rang des souvenirs les tomates odorantes que les femmes faisaient sécher au soleil avant de les conserver. Les villages sont devenus peu à peu devenus déserts et la terre est tombée en jachère.
Le malheur pour les paysans des Ath Aïdhel est que ces terres, héritage des ancêtres, ont été indemnisées pour des clopinettes. Quatre dinars le mètre carré. Les arbres n’ont même pas été pris en compte dans cette sinistre plaisanterie. Des figueraies et des oliveraies centenaires ont été indemnisées pour le prix vieille voiture démodée. La valeur sentimentale de ce patrimoine, on n’en parle même pas. Les paysans qui n’ont pas su ou pu établir les plans de parcellement de leurs propriétés n’ont pas été indemnisés. Ils sont encore des dizaines à attendre que les commis d’un Etat qui a toujours affiché envers eux un souverain mépris, veuillent bien s’occuper de leurs dossiers. Ainsi va la vie.
Depuis que le lac s’est formé, les changements se sont accélérés. Des oiseaux migrateurs y font souvent halte. Oies, canards, hérons sont devenus des habitués des lieux. Le poisson est aussi au rendez-vous. Des amateurs de pêche viennent de plus en plus nombreux. Les touristes aussi. En été, les berges du lac se remplissent de promeneurs solitaires, de pêcheurs, de familles cherchant un coin pour le pique-nique et d’enfants fascinés par le spectacle de l’eau qui dort. Quelques aventuriers ont payé de leur vie leur intrépidité. Cet été, le lac fait payer le prix le plus cher, celui de la vie, aux aventuriers qui n’ont pas encore appris à se méfier de cette vase mortelle qui couvre son fond. Le maire de Bouhamza entend réaliser une route qui va serpenter tout le long de ce lac pour le rendre accessible aux visiteurs. Cette veine, du moins espère-t-il, va irriguer l’économie locale en permettant au tourisme de se développer. On imagine dans quelques années, les hôtels, les restaurants pieds dans l’eau, les jet-skis, les pédalos et les circuits de randonnée que cela va permettre. En attendant la réalité est beaucoup moins rose. Les oliviers qui ont échappé à la neige de 2004 souffrent du taux d’humidité qui ne cesse de grimper. Les hommes, habitués au climat sec de la région, en pâtissent également. Cette mer intérieure née en un temps record bouleverse les mœurs aussi bien que les métabolismes. A Tansaout, un village situé plus à l’est, rencontre avec un groupe de jeunes assis sur de vieilles pierres. A les écouter, je me rends compte qu’ils ne se sont aucune illusion. Rien, pour eux, ne va changer à part le paysage. Dès que la possibilité va se présenter, ils partiront vers un ailleurs plus clément où ils pourront se construire un avenir. Un peu plus loin, dans un autre village nommé Tachouaft, je prends un auto-stoppeur. Karim a 22 ans et des yeux d’un bleu délavé. Il range péniblement ses béquilles avant de monter dans la voiture avant de m’avouer qu’il attendait depuis trois heures une « occasion ». Trois heures d’attente sur des béquilles et il n’a perdu ni sa faconde ni son sens de l’humour.
Depuis toujours, les montagnes n’ont fait que nourrir et enrichir les villes. Jamais le contraire. Comme la pluie qui tombe et ruisselle, les montagnards que personne n’a su retenir sont allés grossir des villes voraces et insatiables. Ils ont offert leurs bras pour les construire, leurs richesses pour les nourrir et leurs enfants pour les défendre à chaque fois qu’elles ont été attaquées. Il en va de même pour les Ath Aïdhel dont l’eau va étancher la soif des villes. Les villages, eux, n’auront droit qu’un peu d’humidité.
M.O
*La chaîne des Bibans tient son nom du défilé situé près des Ath Sidi Braham sur le cours de Assif n’Vouqdhene. Ces gorges étroites ont, de tout temps, été la principale voie de passage essentiel vers l’Est. En kabyle, on les appelle Thaggourt tameqrant et taggourt tameziant. D’où on a tiré le nom Thigourra, arabisé en Bibane puis francisé en Bibans. Les Romains l’ont toujours évité pour cause d’embuscades et lui ont préféré le passage par Auzia (Sour El Ghozlane).

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