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Rencontre entre Ccix Muhend U Lhusin et Si Muhend U Mhend

Abdenour Abdesselam

D 25 décembre 2004     H 11:49     A D. B.     C 7 messages


Nous considérons la rencontre entre Ccix Muhend et Si Muhend comme un haut fait de la littérature kabyle en ce sens qu’elle a réuni deux grands génies de la parole. L’un a travaillé sur la pensée et l’autre sur la poésie.

Durant prés de quarante ans, ces deux grands ont enrichi la langue. Ils se sont rencontrés une seule fois au cours de l’année 1901, quelques mois avant la disparition du Ccix.

L’échange verbal, resté dans les annales, s’est fait avec tact et dans le respect mutuel. Il a contribué et encouragé la création et la recherche de la langue kabyle.

Celui d’entre eux qui a le plus parlé fut Si Muhend U Mhend. Ccix Muhend s’est contenté de lui poser quelques questions afin d’inciter Si Muhend à déclamer des textes de toute beauté.

Ccix Muhend avait une grande admiration pour les poésies érotiques de Si Muhend.

Si Muhend U Mhend, adulé par les kabyles, a fait des poèmes dans le style de ceux de Baudelaire dans « les fleurs du mal »(1) dont la publication, en son temps, avait provoqué un tollé de l’église et de l’administration françaises.

Comment alors deux personnages, aussi dissemblables, ont pu se rencontrer, se côtoyer, se retrouver face à face et s’admirer mutuellement. Mammeri disait à propos du poète : « On parle présentement de « poètes maudits » et il peut être tentant de compter Muhend parmi eux. Rien ne serait plus faux.

On considérait que le don de la poésie exemptait le poète des conventions convenues, que ce qui chez un autre serait dépravation est chez lui condition de création, voire simplement d’existence... ». A ce titre, le rôle social joué par Si Muhend dans la Cité kabyle a été évalué à sa juste mesure par Ccix Muhend qui accordait plus de place à la vie des siens qu’à la religion.

Lorsque Si Muhend, de retour de Tunis, apprend de Si Hemmou Ouidir, tenancier d’un café à Michelet, que le Ccix était gravement malade (lui aussi se sentait diminué physiquement), il se dit alors qu’il se devait de lui rendre. Il prit la direction menant à Taqa. Arrivé à Boukenfou, d’où on peut voir At Hmed, le poète, par respect pour le Ccix, va cacher sa pipe et son absinthe dans un lentisque, avant d’aller et aborde doucement la descente.

En cette journée ensoleillée, Ccix Muhend était entouré de ses adeptes assis à même le sol. Un d’entre eux voit Si Muhend et le dit au Ccix, qui demande que le poète vienne s’asseoir prés de lui. Si Muhend prend place près de Ccix Muhend qui lui dit :

C’est donc toi Si Muhend, le poète ?

Oui Maître, c’est moi-même.

Sans autres préambules, le Ccix demande à Si Muhend de composer quelques vers de sa poésie. Lors d’une conférence sur Si Muhend , à Michelet Mammeri a dit : « M’ara yemlili Muhend ar Muhend, ilaq a d-yili kra » (lorsque Muhend rencontre Muhend, il faut que quelque chose se passe).

Si Muhend n’était pas inspiré. Il trouve la parade en lui disant :

Maître les rôles se succèdent selon la norme. Tu es semblable à la haute et principale roue de la meule : D agharef ufella.

Ici le mot « agharef » est utilisé dans son sens étendu et parabolique. En effet « agharef » est une des deux roues qui forment la meule horizontale domestique. Les deux roues se superposent et tournent autour d’un axe central. Ce détour par l’image comparative, caractère spécifique de la littérature orale kabyle, suggère que c’était au Ccix d’inaugurer la rencontre.

En vérité il n’y avait pas que cela. Si Muhend ne pouvait d’emblée déclamer quoi que ce soit sans qu’il n’ait auparavant « goûté » à ses stimulants. Ccix Muhend feint de l’ignorer et lui dit :

Ulac ughilif zzewregh-k (Qu’à cela ne tienne, vas-y tout de même).

Tout le monde s’attendait à ce que le poète compose des vers mais Si Muhend ne dit rien. Mhend Ouaba, un fidèle du maître, se penche vers Ccix Muhend et lui dit :

Maître, pour que Si Muhend puisse composer, il lui faut quelques prétextes bien connus de lui seul.

Le Ccix savait de quoi il s’agissait. Il savait aussi que Si Muhend avait d’abord le fort besoin de son absinthe pour l’aider à trouver l’inspiration. Il l’autorisa à consommer. Respectueux du maître Si Muhend lui dit :

Par pudeur je ne pouvais me présenter à toi avec ma pipe et mon absinthe. Je les ai alors cachés sous un buisson la haut à Boukenfou. Mais puisque tu m’y autorises, je m’en vais les chercher.

Ccix Muhend surprend son entourage en lui disant :

Anef fihel ma tulidh (Inutile de monter ! On enverra quelqu’un les chercher).

De l’avoir autorisé à consommer de l’absinthe (consommation prohibée dans la religion musulmane) montre combien la pratique et la conception de la religion chez Ccix Muhend étaient laïques. Il était tolérant, libertaire, respectueux de la liberté des uns et des autres.

Un disciple escalada le chemin menant vers la lentisque où étaient cachés la pipe et l’absinthe. Lorsqu’il revient, il prend soin de les remettre au Ccix qui surprend de nouveau ses disciples en les remettant lui-même au poète et lui dit :

Ay asebsi bbwexlendj
Abbu-k yetsnawal awal
Ulamma inijel s usennan
Maâna yedjadja-d tizwal
A lbaz izedghen tignaw
Kul wa anida s-tmal.

Fumeur à la pipe de bruyère
Dont la fumée fait jaillir en toi les vers
Bien que les ronces soient armées d’épines
Elles produisent tout de même des mures
Oh Dieu habitant les cieux
Ainsi en est de la destinée de chacun.

On remarque ici que Ccix Muhend aborde le poète directement par une métaphore précédée du vocatif « ay ». Il le nomme ainsi : « ay asebsi bbwexlendj ». Cette analogie volontaire que le Ccix installe entre le poète et la pipe de bruyère est destinée à signaler la dépendance euphorisante, mais féconde, de Si Muhend avec les stupéfiants, seuls éléments alors capables de provoquer en lui une poussée intérieure. Ainsi donc le nom du poète est habilement substitué.

Si Muhend se retire derrière un mur et va fumer à grandes bouffées. Lorsque l’inspiration lui vient, il revient s’asseoir près du Ccix et lui annonce les raisons de sa visite :

A Ccix Muhend U lhusin
Nusa-d a k-nissin
Nedhmaâ di ldjiha-k cwit
A lbaz izedghen lehsin
Ihubb-ik wehnin
Daradja-k hed ur ts-ibbwidh
Ar ssfer heggit aâwin
Ul-iw d amudhin
Tamurt a tbeddel wiyidh.

Oh Ccix Muhend U lhusin
Je viens à te connaître
Espérant m’abreuver à ton savoir
Oh ! aigle habitant les hauteurs
Tu es le préféré de Dieu
Et tu n’as point d’égal
Dussions-nous profiter de ta sagesse
Mes forces m’abandonnent
De nouvelles générations prendront le relais.

La réplique de Si Muhend appelle à des remarques particulièrement pertinentes. C’est par ce poème que Si Muhend aborde le Ccix. La formule « nusa-d a k-nisin » consacre l’introduction. Par « nedhmaâ si ldjiha-k cwit » le poète avoue que son Âuvre n’était pas totalement achevée et qu’il cherchait à s’accomplir davantage auprès du Ccix.

D’autre part. L’un et l’autre utilisent le même mot « lbaz » mais pour des destinations différentes. Ainsi Ccix Muhend l’utilise pour désigner Dieu habitant les cieux « a lbaz izedghen tignaw », alors que Si Muhend l’utilise pour désigner le Ccix lui-même en son lieu fécond d’idées : « A lbaz izedghen lehsin ». Pour Dieu, Si Muhend réserve le terme « ahnin » (le bon Dieu).

Dans la culture kabyle, « lbaz » est l’aigle royale qui habite les hauteurs et aussi le plus majestueux des oiseaux. Mais c’est plutôt l’image symbolique des hauteurs qui prime chez le poète pour l’adresser à celui qu’il considère comme étant le plus grand des « amussnaw » (des savants) de son temps non encore égalé « Daradja-k hedd wer ts-yebbwidh ».

Dans « Ar ssfer heggit aâwin », si le mot « ssfer » désigne souvent la fin d’une vie, en revanche le mot « aâwin » ne semble pas se rapporter au viatique.

Ici, « aâwin » suggère plutôt les provisions de savoir à l’accomplissement ultime recherché par le poète. Si Muhend se sait très malade lui aussi, voir mourant, mais il n’hypothèque pas l’avenir ; même sans lui et sans Ccix Muhend.

Ainsi par « tamurt a tbeddel wiyidh », le poète laisse évoquer le principe de l’alternance dans la continuité de la maîtrise du verbe et donc de la civilisation kabyle. L’espoir d’une relève annoncée reste vivace chez le poète.

Devant la complainte de Si Muhend, Ccix Muhend lui conseille de mettre fin à son errance et de se fixer en prenant une épouse qui l’aiderait à alléger ses souffrances. Si Muhend lui dit à propos de son destin :

Lemmer d bnadem a t-nnzer
Rebbi a s-nehder
F ccraâ yellan di tsewhid

Alebâadh iwelleh-it yaâmer
Iketter-as zzher
Isnaâet-as mkul abrid

Albadh iâemmed-as yenter
Wer t-id-ifekker
Di lemhayen yetszeggid.

S’il en dépendait de l’être, je l’aborderais
Ou encore de Dieu alors je me plaindrais
De la situation présente

D’aucun a été gâté
De toute part débordant de chance
Et tout bien orienté

D’aucun sciemment abandonné
D’emblée ignoré
Davantage enfoncé en cette misère.

Si Muhend se plaint ainsi à Dieu de son triste sort. Tant de souffrance, tant d’aventures et tant d’abattement ont fini par l’user. C’est justement ce destin tragique qu’il dénonce prenant Ccix Muhend comme témoin suprême. Il n’arrive pas à s’expliquer d’avoir été oublié de Dieu « wer t-id-ifekker ».

Le Ccix lui réitère les premiers conseils sans rien lui reprocher de sa plainte. Si Muhend dit à nouveau :

Zrigh deg udem-iw yekfa
Tbeddel-i ssifa
Helkegh lehlak wer essin

Nudagh-d akw ccurafa
Tshawwisegh ddwa
Sehseben-i di tkwerrasin

Zigh urgagh tirga mxalfa
Ddwa d lawliyya
Ar Ccix Muhend wehusin.

Ma vie a atteint son terme
Mon physique est las
Rongé par un étrange mal

Ai-je consulté moult guérisseurs
Cherchant partout remède à mon mal
Et suis plein de créanciers à présent

De faux espoirs ou de faux rêves
Sans rien trouver de remède en guérisseurs
Je m’en remets à toi oh ! Ccix Muhend U lhusin.

Si Muhend s’avoue terrassé par une terrible et étrange maladie(2). Il se confiât alors au Ccix comme dernier et ultime recours cherchant la paix de l’âme. Mais Ccix Muhend lui aussi se trouvait dans la même situation physique. Le Ccix tente alors une consolation par le verbe :

Laâlam tcudd tyaqut(3)
Weqâen yizlan
Lexwan d-tehbes sarut
Aalmen dacu i k-yehwan
A Rbbi ahhbib felli fru-tent
Ad felli faken iceblan...

L’emblème relié par les fibules (fioles)
Tu n’as pu déclamer alors
Les disciples ici présents
T’on fait accéder à tes désirs
Oh ! Dieu allége mes souffrances(2)
Et que cessent mes inquiétudes...

A ce niveau précisément, le poème est enjambé. On remarquera qu’il n’y a pas de continuité dans la suite du texte. Dans « Ccix Muhend a dit », Mammeri marque trois points de suspension. Plus loin, la réalisation du Ccix se poursuit ainsi :

Berka-k lqahwa di ssuq
Akw d lesfendj Uzidan
Lbenna deg imi ar taghwect
Siwa laâtab wi-yerna.

Cesse d’être à la traîne dans les cafés
Et de lambiner chez U Zidan
La vie est de courte durée
Avec ses épreuves en plus.

Si Muhend a eu pour dernière réponse le poème suivant :

A lfahmin lleh ghaleb
Rebb’ak’i gekteb
Lmehn’a tâaddi f rras

Matchi t-tisselb’ay nesleb
Attas i nâetseb
Aql’agh d imehzankullas

Lweqt agi yeskaddeb
Salet lmudjareb
W’ur nuda ur âeddant fellas.

Hélas ! Vous qui saisissez
Dieu a décidé ainsi
Que j’endure mes souffrances

Mais je demeure lucide
Malgré le poids des épreuves
Qui ont fait de moi l’éternel malchanceux

Le temps est changeant
Prenez témoignage auprès des instruits par l’expérience
Plutôt que qu’auprès de ceux qui n’ont rien enduré.

C’est toute la misère portée et endurée par Si Muhend qui apparaît dans ce poème. Le poète résiste à la résignation mais se laisse aller à l’exorcisme par les jeux du verbe. Il fallait bien que le verbe vienne soulager et atténuer la douleur du poète. Il a tant donné à la poésie kabyle et à tous les âges. Ce dernier poème a profondément affligé le Ccix.

Comme pour accompagner le poète dans son effort à résister à la résignation, il lui demanda de le réciter encore une fois. Mais Si Muhend avait juré qu’il ne déclamerait jamais deux fois les mêmes vers. Ccix Muhend lui dit alors :

- Ruh a k-inegh Rebbi d aghrib (Va poète, tu finiras sans doute dans l’errance).

A ces mots, Si Muhend fait le vÂu d’être enterré au lieu dit : « Asqif n Ttmana » à la sortie de Michelet sur la route menant à Fort National.

Le poète, sans domicile fixe ni famille, se voyait finir sa vie dans l’errance. Dans cette réplique, Ccix Muhend ne prie pas à Dieu de faire mourir le poète dans l’errance. Il cite Dieu seulement comme force réservant à chacun son destin et la destinée finale du poète était déjà prévisible. Ce n’est donc pas une « daâwa ».

Certains rapportent que Si Muhend aurait répondu au Ccix par ce qui suit :

- A k-inegh Rebbi d amengur (Dieu fasse que tu meurs sans enfants)

Il est très difficile qu’une telle réplique soit possible. Si Muhand avait un trop grand respect du Ccix pour qu’il puisse s’adresser à lui ainsi. Mais un des traits de caractère des cultures orales est la libre interprétation et quelque fois la déformation des faits.

Mouloud Feraoun écrit dans son ouvrage consacré à Si Muhend : « Si Muhend, éternel vagabond, pouvait-il mourir dans son village natal, qui d’ailleurs n’existait plus ? Quant au Ccix, il n’avait pas d’héritier mâle, et la menace qui pesait sur ses biens n’était pas difficile à imaginer. »

Le poète quitta les lieux et jamais plus les deux génies ne se rencontreront. Ccix Muhend décède le 8 octobre 1901. Un jour de 1905 et se sentant tout au bout de sa vie, rongé par le mal, il composa au café de son ami Si Hemmou Ouidir le poème suivant :

Helkegh lehlak d amqennin
Kul yum yesmeqnin
Mi hligh teznu-d tyita

Ddwa-s ttelb’ur t-sâin
Nudagh timdinin
Steqsagh ddkur u nnta

Abrid a heggit timedlin
Qbel ad a wen-ini
Muhend af tizi l-luta.

Je souffre d’un mal tenace(4)
Qui chaque jour se propage
Et après chaque répit ressuscite

Les clercs n’en sont pas le remède
J’ai parcouru toutes les îles
Interrogé hommes et femmes

Cette fois préparez les dalles
Avant qu’on ne vous dise
Muhend est sur le point de mourir.

Intrigué, Si Hemmou Ouidir lui demande pourquoi un poème si triste ? Si Muhend avait peur de mourir sans qu’il n’ait quelqu’un pour s’occuper de lui. Si Hemmou Ouidir le rassura. Après un cours séjour à l’hôpital Saint Denis de Michelet, le poète rendit l’âme le 28 décembre 1905. Si Hemmou Ouidir fera enterrer le poète à « Asqif n Tmana » comme il l’avait souhaité.

Abdenour Abdesselam

Notes :

(1) : Éléments de comparaison entre Si Muhend et Charles Baudelaire. Ouvrage en préparation par A. Abdesselam pour le centenaire du poète kabyle, qui sera organisé en 2005.

(2) : Les registres de l’hôpital de Michelet mentionnent que Si Muhend était atteint de la tuberculose.

(3) : « Tayaqut » est une sorte de fiole parfumée avec une épingle. Elle est portée par les jeunes mariées et sert comme une fibule à accrocher les parties arrières et de la face de leurs vêtements.

(4) : Traduction de M. Mammeri.