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Dyhia : la reine des Berbères. Entretien avec le romancier Didier Nebot

D 5 mars 2003     H 00:00     A     C 141 messages


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« (Â).Une partie des Berbères professaient le Judaïsme , religion qu’ils avaient reçu de leur puissant voisin les Israélites. Parmi les Berbères juifs, on distinguait les Djeraoua, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahina, femme qui fut tuée par les arabes à l’époque des premières invasions. (...) Idriss 1er descendant d’El Hassan, étant arrivé au Maghreb, fit disparaître de ce pays jusqu’au dernières traces des religions chrétienne, juive et païenne.(Â) » Ibn Khaldoun

Parmi les thèmes qui nous interpellent et qui nous fascinent encore : la mémoire, l’histoire et l’identité. Ici à Montréal, lors de la quinzaine Sépharade 2002 , les rapports entre les juifs et les Berbères ont eu une part de lion dans le programme qui a touché aux questions culturelles et scientifiques du monde juif nord-africain : les Sépharades. Les Berbères étaient-ils juifs ou les juifs étaient-ils des Berbères judaïsés ? Tant de questions ont été débattues autour d’un personnage phare de la Civilisation nord-africaine : Dyhia ou la Kahéna, la reine d’Ifrikia.


Parmi les conférenciers présents à Montréal lors de cette quinzaine, M. Didier Nebot, médecin et romancier français. Il parle des origines nord-africaines des juifs mais surtout des origines berbères des juifs d’Afrique du Nord. M. Didier Nebot nous intéresse tout particulièrement parce qu’il a écrit sur une grande dame, sur une reine berbère : Dyhia ou Kahéna. Il y a Beaucoup de travaux sur l’identité de cette reine. Est-elle berbère ou juive ?

Monsieur Didier Nebot a plongé à sa manière dans cette mémoire meurtrie d’Afrique du Nord. Il a accepté de répondre à nos questions la veille de son retour en France.

Kabyle.com:Monsieur Nebot, on aimerait bien que vous vous présentiez

D. Nebot : Je suis français de France. Je suis médecin. J’écris un certain nombre de livres. J’ai été fasciné il y a quelques années par une personne qui s’appelle la Kahina et qui était revendiquée et par la communauté juive et par la communauté berbère. C’est quelque chose qui m’a interpellé ! Je me suis dit comment une personne pourrait-être revendiquée par deux communautés à la fois ? Donc j’ai été dans des bibliothèques. Paris, à la bibliothèque Nationale, à l’Institut du Monde arabe, à l’Alliance israélite universelle et j’ai trouvé l’histoire d’une femme absolument exceptionnelle. J’ai eu envie d’abord de faire un roman qui s’est appelé La Kahina. Ensuite un deuxième livre, un essai historique cette fois-ci qui s’appelle certes ’’Les tribus oubliées d’Isral’’ mais dont le sous-titre est plus évocateur du thème. Le sous-titre étant l’Afrique judaïo-berbère des origines aux Almohades. Mon livre Les tribus oubliées d’Isral est référencé à l’Université de Berkeley aux États Unis.

K.C :Qu’est-ce qui a fait en sorte à ce qu’il y ait ce déclic d’écrire sur la reine des Berbère ? Êtes-vous juif ?

D.N : Oui je suis juif. Mais, avant de dire ce que je pense, je tiens à souligner que je n’ai absolument aucune pression de qui que ce soit. Je suis un historien libre et indépendant vis à vis aussi bien des Juifs, des Chrétiens, des Musulmans que des Berbères . Mon seul soucis tient à deux choses : la vérité d’une part. Rapprocher les gens qui ne sont pas aussi proches mais qui peuvent ne pas être si éloignés que cela. Justement, quand on regarde l’histoire de la Kahéna, on se rend compte que la Kahéna est berbère et juive à la fois.

Quant au déclic, je savais que la Kahéna était revendiquée par les Juifs et également par les Berbères. Je ne comprenais pas !Je me disais comment est-ce qu’une femme pourrait être à la fois juive et berbère ? Donc, il y avait ce problème là qu’il fallait que je règle. Effectivement j’ai compris malheureusement que l’histoire du passé et du passé récent, l’histoire du colonisateur, l’histoire de la France en Afrique du Nord, a fait que des gens qui avaient la même origine se sont éloignés. Certains sont aujourd’hui des Juifs. D’ailleurs on trouve encore chez des Juifs en Afrique du Nord, en France ou en Isral des parlers berbères. On y trouve également des écrits et des noms qui sont berbère et juifs à la fois. Tout cela est fascinant ! Alors, j’ai regardé l’histoire de ce passé lointain et je me suis rendu compte qu’effectivement avant de parler de la Kahéna, il faut parler de toutes ces tribus. Il y a avait tout un monde composite à l’époque romaine qui s’est retrouvé. Dans cette partie du monde d’avant l’Islam, il y avait des tribus païennes, chrétiennes et juives. Et tout ça a formé le monde berbère. Avec le temps, il y a eu des mélanges avec les autochtones ( les Berbères). Des Berbères se sont judaïsés et des juifs se sont berbérisés. Les Romains étaient chassés pour qu’ils soient remplacés par les vandales. Graduellement, des tribus berbères se libèrent et se développent. Parmi ces tribus, la tribu de Djeraoua ( Gueraoua) qui est celle de la Kahéna. Dans l’étymologie juive le nom Djeraoua est un mot hébreu. Selon Ibn Khaldoun, le premier ancêtre de la Kahéna s’appelait Guerra qui veut dire celui qui adhère au Judaïsme. Il y a également la ville de Baxay ( Bagaï) qui était la capitale de la Kahéna. Moise a reçu les dix commandements sur la montagne sacrée Axay (Haraï. Et enfin, le troisième indice est lié à l’arrivée des Arabes. Ces derniers avaient traitée Dyhia de Kahéna en rapport avec les tribus juive Cohen qui avaient refusé de se convertir à l’Islam.

K.C : Donc, certaines tribus berbères étaient aussi juivesÂ

D.Nebot : Selon Ibn Khaldoun oui. cette époque là, il n’ y avait eu en Afrique du Nord sur les cinq millions d’habitants que 100 000 Arabes. Mais, avec le temps, des millions de Berbères par facilités se sont dits arabes pour accéder à certains privilèges et pour ne pas payer l’impôtÂ

KC:M. Nebot, après ce détour historique, pourriez vous nous dresser un portrait de Dyhia, Kahina ?

D.N : Voilà ce que dit Ibn Khaldoun : Dyhia est la fille de Tabet, de Nissine, de Baoura, de Mesquiri, d’Afred, de Doucilia et de Guerra, l’ancêtre le plus lointain de la Kahéna. Effectivement, dans un premier temps, cette femme ne s’appelait pas Kahéna. Il est vrai qu’elle avait des donc. Il faut se mettre dans le contexte de l’époque pour accéder au pouvoir il faut avoir une personnalité absolument exceptionnelle. Théoriquement, ce n’était pas elle qui devrait accéder au pouvoir. C’était qu’on l’a obligé à épouser un homme qui était un véritable tyran. C’est en le tuant justement qu’elle est de venue reine. Voilà ce que dit d’elle Ibn Khaldoun :« Douée d’une grande beauté, elle était recherchée au mariage par les chefs les plus puissants. Elle refusa les offres d’un jeune homme que son caractère cruel et ses habitudes de débauche le rendirent particulièrement odieux. Son père Tabet, chef suprême de la tribu étant mort, ce fut ce prétendant évincé qui fut appelé à lui succéder. Il fit peser sur ses sujets la plus insupportable tyrannie allant jusqu’à exiger de toute jeune fille qui se marie le droit du Seigneur ( elles devraient coucher avec le mari de la Kahéna). La Kahéna forma le projet de délivrer son peuple du monstre qui l’opprimait. Elle annonça son mariage avec un fiancé digne d’elle. Le jour de ses noces, elle se rendit auprès du tyran qui se réjouissait déjà de goûter le triomphe si longtemps désiré. Nouvelle Judith, elle lui plongea un poignard dans le sein et la libératrice fut proclamé immédiatement chef par ses compatriotes reconnaissants ».

K.C :Finalement, Kahéna s’est libérée en tant que femme et par la même occasion a libéré son peuple du tyran !

D.N : Dans un premier temps dans la lutte de l’Afrique du Nord contre les Arabes on ne voyait pas apparaître la tribu de la Kahéna. Les tribus juives au début n’était pas très concernées par la libération de l’Afrique du Nord. Les tribus grecque et chrétiennes menaient par contre une lutte acharnée contre les Arabes. Ces tribus berbères étaient liquidées non pas physiquement mais en tant que force combattantes. Parallèlement, la tribu de Kahéna se développe et est respectée par les autres tribus. Ce n’est que dans un second temps que les Arabes reviennent pour faire la conquête de cette Afrique du Nord. Le chef des musulmans Hassan était persuadé que s’il arrivait à vaincre la Kahina il sera le chef incontesté de l’Afrique du Nord. Kahéna a battu les Arabes et fit emprisonné l’un d’entre eux Khaled qu’elle adopta par la suite.

K.C:Le règne de Kahéna a connu des moments de gloires mais aussi de guerres et de déclin devant l’envahisseur arabe. M. Nebot, selon vos recherches, Kahéna aurait-elle vraiment demandé à ses enfants de plier devant les Arabes ?

D.Nebot : Les Berbères avaient vu tout s’effondrer autour d’eux. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?Il faut mourir. Je pense qu’une mère qui a des enfants est de son devoir de sauver son peuple. Je pense personnellement qu’elle a dû ordonner à ses enfants de se convertir. Mais, elle en tant que chef, elle a lutté jusqu’au bout !

K.C : Votre dernier motÂ

D. Nebot : mon sens, ce qu’il faut retenir de tout ça et au moment où on cherche tous à attiser des haines les uns contre les autres est que nous avons une culture commune. Elle est juive et musulmane.Je trouve cela fantastique. Je pense pour le futur, ce sont des gens comme les Berbères qui ont cette double appartenance de par leur passé qui peuvent rapprocher les différences. Moi, j’ai découvert que je suis juif et j’ai découvert aussi le monde berbère que je connaissais mal. Ce sont des gens avec lesquels j’aimerais construire quelque chose.

Entretien réalisé par Djamila Addar