Massa Bouchafa ou l’éternel féminin kabyle
En kabyle, fête se dit tameghra ou, lorsqu’on évoque une atmosphère de liesse, fichta. Dans cette région montagneuse, arboricole (figuiers et oliviers essentiellement) et farouchement attachée à son identité amazigh (berbère), située dans le nord-est de l’Algérie, la musique et la danse sont à la fois une évasion, un moment de répit dans le déroulement de la vie quotidienne, un divertissement pour alléger le fardeau des travaux et des jours et une prise de conscience de la réalité immédiate. L’expression corporelle et les chants, souvent bâtis autour de textes à la poésie très subtile et métaphorique, sont autant d’images en parfaite harmonie avec les paysages marqués par ce gris lumineux du ciel aux abords de la mer lorsque s’y fondent les reflets des neiges du Djurdjura. L’ensemble formant un beau miroir, légèrement embué, où les silhouettes de chaque village haut perché se rejoignent dans la même tonalité à la fois sobre et riche en couleurs, fine trame tamisant le soleil comme cette fuda (pièce de tissu) à rayures rouge et jaune, nouée autour des reins des femmes, qui confère à tout l’environnement la même nuance et la même grâce. C’est aussi cette fuda, en surimpression sur taqendurt (robe locale), que l’on remarque le plus lors des instants festifs.
En Kabylie, haut lieu de résistance à toutes les oppressions, la danse se pratique surtout à l’occasion des saisons de mariages et de circoncisions, du muwsem (fête religieuse) ou de la fin de la cueillette des olives. Mais en fait, tout est prétexte à un déhanchement frénétique : naissances, réussite scolaire, obtention d’un emploi, retour d’exil... Elle est également originale (rien à voir avec la danse du ventre orientale) et se traduit par un mouvement continuel et très vif des hanches, sur fond de rythme en 4/4 et 6/8 ou sur le mode berwali chez les citadins. Lorsque la danseuse n’arrive pas à obtenir ce tremblement fiévreux des hanches, elle ceint celles-ci d’un foulard puis, « afin d’accentuer les secousses, elle ponctue d’un à-coup chaque fin de strophe en fléchissant le genou ».
Massa Bouchafa, qui a grandi dans cette atmosphère et en connaît toutes les subtilités, n’a cessé depuis sa révélation, en 1989, de perpétuer et de restituer, avec la complicité de M’hand, son auteur-compositeur de mari, cette tradition chantée et chorégraphiée. Cependant, les deux se sont gardés de juste reproduire un patrimoine ; ils l’ont enrichi avec de nouvelles créations et une ouverture sur d’autres rythmes, comme le alaoui oranais ou le « pas de l’oie » des Aurès, et d’autres thématiques. En femme de son temps, Massa interprète des airs du terroir vifs, entraînants et sans le lamento qui caractérise d’ordinaire les paroles résignées de certaines prêtresses de la mélopée maghrébine, marquant ainsi une véritable rupture avec le passéisme et le « mektoub ».
Cet album en porte le témoignage le plus éloquent. Si l’aspect festif, dans l’esprit des airs des montagnes, est très présent, bien des chansons abordent la sincérité des sentiments (Xati Xati ou Je voulais), évoquent la douleur de l’exil (Achugher), la trahison et les illusions perdues (Alxir, Lukan ou Alaahad), le combat identitaire pour un idéal démocratique (Bgayet-Tizi) et célèbrent la femme kabyle (Anta Tagi) , longtemps perçue comme une éternelle perdante au jeu de l’amour et de la politique, écrasée sous le poids des traditions et maintenue dans les rets pernicieux imaginés par des hommes.
Massa est restée une vraie chanteuse populaire et elle continue à se produire tant au pays de ses racines qu’en France, où elle compte de nombreux admirateurs toujours aussi ravis de la suivre dans ses folies berbères.
R.M.
KHATI KHATI
Pas question
Nul et rien ne pourra nous séparer
O tendre fleur
A la beauté printanière
Laissons les jaloux enrager
Nous sommes unis, toi et moi
Jusqu’à la mort
Notre rencontre a été
Le plus beau jour de ma vie
Nous avions marché ensemble
En tout bien tout honneur
Jour et nuit, hier, aujourd’hui et demain
Nous deux, on s’entend
A merveille et nous avons gardé
L’harmonie des premiers jours
Nos cœurs toujours gonflés d’amour
Sont les meilleurs des baromètres
On se comprend d’un regard
Nous avons les mêmes réflexes
L’un ne va pas sans l’autre
Nous avons réalisé nos espérances
Hier comme aujourd’hui
Nous tenons notre serment
De rester ensemble quelles que soient
Les circonstances
Il est mien, je suis sienne
Et notre union a abouti
Sur l’épanouissement total
Jamais je ne regretterai
De t’avoir connu, beauté de ma vie
Toi auprès de qui
J’ai comblé toutes mes envies
Aujourd’hui, enserrée,
Quand je te vois, je trouve la paix
Je le sens au plus profond de mon cœur
J’existe à travers toi
Je te l’ai dit et je te le redirai
Tout au long de ma vie.
Extraits
| Bgayet Tizi-Ouzou | Tanaslit |
| Xati xati | El Farhiw |
| Ruh tura | El aahad |
| El babor | Lukan |
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