
- M. Lahouari ADDI
- © Institut d’Etudes Politiques de Lyon
Kabyle.com : Avant toute chose, quelle lecture faites-vous de la situation politique de l’Afrique du Nord, en général, de l’Algérie, en particulier ?
M. Lahouari ADDI : Le « monde arabe » et le « maghreb », de l’Irak au Maroc, est en reflux et paye l’échec du nationalisme arabe qui n’a pas été capable d’opérer les ruptures intellectuelles de la modernité.
Le drame de ce nationalisme, déjà idéologiquement très faible dès l’origine -voir l’indigence intellectuelle du discours du « Ba’th »- est qu’il a été porté par des élites militaires qui n’avaient aucune perspective historique et qui se sont lancés, tête baissée, dans le jeu des grandes puissances, en se faisant manipuler soit par les Soviétiques soit par les américains, en oubliant l’essentiel : leurs sociétés et l’archaïsme culturel qui les écrasait.
Nasser, Boumédiène, Saddam… ne sont pas des chefs modernes. Ils ont essayé d’être des justiciers adorés par leurs sujets, mais au fond ils méprisaient l’Etat et ses contre-pouvoirs et ils étaient hostiles à la notion de citoyenneté, à l’idée que le citoyen choisisse le chef et sanctionne la politique menée par lui. Ils ont été aussi méprisants pour leurs populations que le colonialisme, à la seule différence qu’ils pensaient faire du bien à leurs pays.
L’Algérie vient de connaître ses premiers attentats-suicides. Est-ce un développement logique (prévisible !) de la violence qui s’est installée depuis des années ?
L’Algérie a beaucoup souffert de la violence islamiste qui n’a que trop duré et je suis étonné que les terroristes ont cette capacité de frapper alors que la majorité de la population rejette la violence.
La question à poser est la suivante : Qui fournit la logistique à ces groupes ? Alimentation, renseignement, couverture, transport, etc. L’Algérie est le pays de l’ALN et tous les maquisards savent combien la vie dans les maquis était dangereuse alors que la population leur était acquise à 95 % ! Comment se fait-il que des réseaux terroristes soient en activité parmi une population qui les rejette en bloc ?
Aussi, à chaque fois qu’il y a un attentat, il y a de la suspicion : Est-ce les islamistes ou un coup tordu des « Services » ? Les déclarations de M. ZERHOUNI laissent à penser que les attentats du 11 avril 2007 à Alger est à mettre sur le compte d’une lutte de clans entre généraux. Si cette thèse s’avère vraie, alors il faut convenir que le pouvoir absolu rend fou !
Pensez-vous que la Tunisie, avec son système policier, puisse échapper à ce nouveau genre de menaces ?
La Tunisie est un petit pays où l’exode rural a été le plus faible au « Maghreb ». Sur le plan économique, la Tunisie s’en tire mieux que l’Algérie et le Maroc, la pauvreté étant moins importante. Ceci dit, la Tunisie a tout pour être un pays démocratique, mais c’est un régime policier.
La menace islamiste renforce le régime autoritaire de Ben Ali. L’islamisme est devenu une rente à l’ombre de laquelle les régimes autoritaires prospèrent avec l’aide de l’Occident effarouché par la jeunesse des anciens pays coloniaux.
L’Algérie est encore une fois à la veille d’élections législatives, que pensez-vous de celles-ci ?
Les élections législatives du 17 mai 2007 sont un non-évènement pour la population qui n’en attend rien. La structure du régime est incompatible avec un Parlement souverain qui fait des lois au nom des électeurs.
En Algérie, la souveraineté est exercée par un Pouvoir clandestin qui se cache et qui contrôle les Institutions à la tête desquelles il place des civils sans envergure qui obéissent au doigt et à l’œil. C’est ici que réside l’origine de la crise politique algérienne.
Il faut savoir que l’Algérie est sans direction politique depuis la mort de BOUMEDIENE. Au sommet de l’Etat, c’est l’anarchie. Personne ne sait qui commande quoi. La conséquence est palpable au niveau de la vie quotidienne : absence de l’Etat, administration corrompue et inefficace, irresponsabilité à tous les niveaux, espaces publics en jachère…
Nous sommes revenus au temps des janissaires dans un contexte de mondialisation qui impose concurrence et productivité. Ce qui nous élimine du temps-monde. Pour le reste du monde, l’Algérie n’existe que comme menace, comme terre productrice de la violence, d’immigrés clandestins et de trafic de tous genres.
Comme nous n’avons pas d’Etat, nous sommes devenus des délinquants internationaux. Tous les individus circulent librement de par le monde, mais non nous avons besoin de visa. Quand vous montrez un passeport algérien à un douanier européen, c’est comme si vous le menaciez de mort !

- Affichages anarchique des listes électorales
- Crédit photo : © BEGGAZ.Info / Kabyle.com
Les élections se suivent et se ressemblent, que gagnent les différents régimes à « faire voter le peuple » ?
Les élections sont nécessaires au régime pour son image à l’extérieur. Elles servent à donner de la légitimité aux guignols que le Pouvoir clandestin choisit aux postes de responsabilité. Mais il faut savoir que toute élection dans un pays où la justice n’est pas autonome est une mascarade.
L’Algérie a des lois qui ne sont pas toutes mauvaises même si certaines sont à améliorer. Or dans un Etat de droit, c’est la justice qui garantit le respect des lois. La façon dont les listes sont confectionnées est illégale ; le rejet par l’administration de certains partis est illégal ; la couverture médiatique biaisée de la campagne est illégale. Voyez vous, si la justice était autonome, le ministre de l’intérieur M. ZERHOUNI serait en prison et le PDG de la Télévision serait suspendu de ses fonctions.
Il y a 12 229 candidats issus de 24 formations politiques en lice pour 389 sièges au Parlement, c’est soit de l’opportunisme soit de la démocratie à outrance ?
Le Pouvoir clandestin qui dirige le pays ne veut pas que la société algérienne secrète –comme toute autre société– sa propre élite dans sa diversité idéologique et politique. Il fait barrage et sollicite des candidats apolitiques à la gestion des affaires publiques. Or les candidats apolitiques sont des chasseurs de primes. Ils sont à la recherche d’un statut social à travers l’accumulation de richesses. Que fait courir SOLTANI, OUYAHIA, BELKHADEM… si ce n’est les milliards qu’ils cherchent à accumuler ?
Le Pouvoir clandestin aime ce genre de « responsables irresponsables » parce qu’ils acceptent que le pouvoir réel soit exercé en cachette. Un « vrai » député représentatif de ses électeurs aurait mis son nez dans l’affaire Khalifa, l’affaire BRC, l’affaire Zanjali, l’affaire de la banque BADR et d’autres affaires dans lesquels les « clandestins » aux grades de général trempent jusqu’au cou. A l’inverse, avec SELLAL, BENBOUZID, TOU, ils ont la paix. Les uns ramassent des milliards et les autres des millions. C’est le deal !

- Affichages anarchique des listes électorales
- Crédit photo : © BEGGAZ.Info / Kabyle.com
Avez-vous votre propre pronostic sur l’issue de cette nouvelle « joute » électorale ?
La configuration de la nouvelle Assemblée a déjà été dessinée et la liste des « élus » est entre les mains des clandestins. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura aucune surprise.
Les « partis-États » (FLN et RND) usent et abusent des moyens de l’État, des Ministres en exercice sont candidats au poste de député, à quoi cela rime ?
C’est l’idée de M. BOUTEFLIKA de faire participer les Ministres aux élections et il leur demande d’être consacrés par la légitimité électorale. Comme le Pouvoir clandestin lui impose 7 ou 8 ministres au Gouvernement, il cherche à les mettre en difficulté. Les ministres non élus ne seront pas reconduits. Mais là où son calcul ne marche pas, c’est que le Pouvoir clandestin va faire élire ses ministres et peut-être faire échouer les rares Ministres de M. BOUTEFLIKA.
Certains observateurs évoquent la « politique des quotas » et la « fraude électorale », pensez-vous que ces deux pratiques restent d’actualité ?
Un régime non démocratique usé par la corruption n’a pas d’autre moyens que de coopter de « vrais-faux députés » issus de « vrais-faux » partis qui obéissent aux clandestins pour qu’ils ne s’occupent pas des affaires publiques.
Les députés sont élus pour entériner des lois décidées par le « cabinet noir » pour reprendre l’expression de M’Hamed Yazid et il leur est demandé de s’occuper de leurs propres affaires et non des affaires publiques.
Vous avez déclaré que « Les régimes politiques du Maghreb sont confrontés à l’usure du pouvoir et au déclin de la légitimité historique ». Est-ce toujours le cas et comment l’expliquez-vous ?
Prenons le cas de l’Algérie. Le régime est issu de la guerre de Libération nationale et il a imprimé au nouvel Etat indépendant les vicissitudes du Mouvement national.
Le Pouvoir clandestin se comporte exactement comme l’OS (Organisation Secrète, NDLR). Les fonctionnaires du DRS (Direction du Renseignement et de la Sécurité, NDLR) se prennent pour les militants de l’OS qui avaient la primauté sur leurs camarades du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques).
Ce qu’ils oublient, c’est que l’Algérie est indépendante et la clandestinité n’est plus nécessaire. Il faut dire que cet « oubli » est intéressé car il permet de puiser dans l’argent public et de s’enrichir sans rendre des comptes à la Justice. L’organisation des pouvoirs en Algérie est héritée de la guerre de Libération et elle est un obstacle à l’Etat de droit et à l’autonomie de la société civile.
Selon vous, qu’est-ce qui pourrait être fait afin de dépasser l’islamisme et pour construire une véritable démocratie nord-africaine ?
Le fondement idéologique du nationalisme algérien est islamiste. Ceci ne me choque pas parce que c’est une donnée historique. Si le Pouvoir sort de la clandestinité et s’il accepte l’autonomie de la société civile, l’Algérie connaîtra plusieurs « vrais » partis différents idéologiquement, entre autres des partis islamistes qui seront obligés d’évoluer pour attirer à eux des voix électorales.
Il pourrait y avoir des paris démocrates à sensibilité islamiste comme il y aura aussi des partis de droite et de gauche « laïcs ». Ce dont l’Algérie a besoin, c’est de vrais partis qui soient l’expression réelle des divergences idéologiques qui traversent la société et non de partis artificiels créés par les clandestins.
Des solutions proposées (Réforme Sbih, Régionalisation, Autonomies…), laquelle vous paraît être la meilleure ?
Aucune réforme dans le cadre actuel n’a de chance de réussir. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est d’abord donner au Pouvoir son caractère public, c’est-à-dire le sortir de la clandestinité. Si un général veut exercer des fonctions politiques, il n’a qu’à solliciter les suffrages des électeurs. Il n’a pas à utiliser l’Armée pour diriger le pays en cachette.
Ensuite donner la possibilité à la population pour choisir ses représentants qui auront reçu le mandat de réformer. Du point de vue constitutionnel, toutes les réformes, et je dirais toutes les actions de ce régime, sont illégales parce qu’il est dirigé par un Pouvoir illégal du fait même de sa clandestinité. L’Algérie vit dans une situation de coup d’Etat permanent qui paralyse les Institutions vidées de toute autorité.
Entretien réalisé pour Kabyle.com par : Djamel BEGGAZ
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