La Kabylie perd peu à peu sa substance humaine au profit de la diaspora qui s’accroît à l’intérieur du territoire national ou à l’étranger. Certains indices attestent encore mieux de cet état de fait .Plusieurs écoles de villages ont fermé, faute d’un nombre suffisant d’élèves ; ainsi à Larbaa Nath Irathen, les écoles primaires d’Ighil Tazerth et du village voisin El hammam ont mis la clef sous le paillasson .D’autres écoles ont fermé des classes, ou ont eu recours au palliatif du préscolaire, incluant les enfants de 5 ans et même moins, pour maintenir les effectifs et éviter les mutations problématiques d’enseignants.
Quand on parcourt nos agglomérations, on se rend compte de l’ampleur des départs. A Ait Frah, Ait Atelli, Aguemoun, Azouza, Cheurfa el Misser, Tassaft Guezra… il y’a des quartiers qui se sont presque vidés .Les maisons désaffectées crient leur solitude. Certaines, encore en bon état, accueillent leurs propriétaires en été, pour un bref retour aux sources ; d’autres accusent les signes de l’abandon et se dégradent doucement dans un climat d’angoisse presque palpable qui prend le visiteur à la gorge.
A Ait Mimoun, les maisons éloignées du centre de l’agglomération sont désertées ; on y voit encore ça et la, dans quelque jardinet intérieur, un figuier têtu qui continue à porter et faire mûrir ses fruits ou une treille devenue envahissante, faute de main pour la domestiquer .La bourgade Yahlem, encerclée par la forêt, est entièrement vide. Plus personne qui habite ce hameau qui était pourtant déjà la à l’arrivée des français en Kabylie de montagne. Icheriden, village légendaire, quartier général de Fadhma n’Soummer et de la résistance de 1857, s’est vidé et expose lamentablement les ruines de la SAS, des constructions militaires de l’armée coloniale et le monument de l’héroïne .Seuls y survivent quelques familles, écartelées entre les souvenirs fantomatiques et une réalité difficilement assumée. La présence de ces femmes et hommes rappelant la sérénité des générations anciennes, est presque un défi à la marche inexorable du temps .Le hameau d’Aguemoun Izem n’est pas épargné par cette désertification humaine qui a touche quasiment toutes les agglomérations, aggravée en certains endroits par la menace terroriste pendant la décennie noire .Et au rythme ou vont les choses, rien n’indique une atténuation du phénomène. Partout, l’on constate, dans ces terres qui ont porté et nourri tant de générations dans une vie faite de simplicité et d’âpre labeur, de joies indéniables et de proximité avec la nature, cette tendance lourde au départ contrariée seulement par les contraintes administratives. La Kabylie rejette t’elle donc ses enfants ?
Les raisons sont sûrement complexes mais tiennent, certainement en grande partie, au décalage entre les aspirations actuelles à une vie agréable et moderne et un terroir qui peine à s’arrimer au train du développement et de la modernité.
Le chômage est important et touche sévèrement les diplômés .Les jeunes qui ont consenti de longues études se trouvent déçus ,à leur sortie du cocon universitaire, de ne rien trouver comme emploi et de se voir réduits à voir le temps, le précieux temps de leur jeunesse s’écouler dans la morosité sans perspectives certaines .La plupart refusent les postes humiliants de l’aig et préfèrent dégotter quelque petit boulot sans rapport avec leur formation .On a vu des dentistes ouvriers de chantier et des médecins vendeurs dans un magasin ou aviculteurs .Cette dépréciation de leur diplôme touche à leur personnalité et ils vivent cet écueil au travail comme une véritable humiliation, presque comme une trahison de la part de l’Etat qui a pourtant tant investi pour les former . .l’unique solution réside à leurs yeux dans un ailleurs qui prend des yeux de Chimène.
Si le chômage est certes la cause principale du déracinement, la recherche d’une vie meilleure touche même ceux qui ont un emploi stable. Jusqu’ici, les salaires des médecins ou des ingénieurs étaient tout simplement dérisoires. Il fallait plusieurs année de privations à un médecin pour se payer une voiture qui est a la portée du vendeur de cacahuètes du coin. Mais d’autres causes renvoyant à l’état général de notre société incitent à la fuite : l’idéologisation de l’école et l’intégrisme rampant , l’insécurité qui tarde à s’installer définitivement , la cherté de la vie ,le manque de loisirs, le manque de liberté des femmes… en fait , la Kabylie ,rurale surtout, souffre du sous développement à tous les niveaux et beaucoup de secteurs doivent être remis a niveau . il est vrai que ça et la , des efforts sont faits , en matière de bitumage, d’assainissement ,de raccordement au réseau hydraulique ,d’aide à la construction …dans le cadre des plans communaux de développement , des communes ont pu améliorer les conditions de vie par des réalisations de proximité .Mais les réalisations dans le cadre des programmes sectoriels ou communaux n’arrivent pas à rattraper le retard immense .Certains secteurs sont tout simplement sinistrés . Il n’y a aucun stade à Ait Atelli, Ait Frah, Azouza, qui sont pourtant de gros villages. Les agglomérations dotées d’aires de jeux ou de stades se comptent sur les doigts d’une main .Il n’y a pas non plus de loisirs .Même les centres culturels ériges dans les chefs lieu de communes sont devenus des coquilles vides, les municipalités manquant manifestement d’imagination (ou de volonté ?) pour assurer une vie culturelle minimale. Les jeunes sont tout à fait frustres de voir, par satellite interposé, des jeunes de leur âge vivre pleinement leur vie alors qu’eux baignent dans un néant stérilisant rythmé par les appels à la prière venant des hauts parleurs des mosquées à grands décibels. Ne restent que les fêtes de mariage privées ou les bras de Bacchus comme exutoire.
Ps :
Chaque jour, des "clandestins" compatriotes risquent leur vie dans des barques de fortune pour l’Eldorado européen, fuyant nos villages et nos communes, arabophones ou berbérophones.
Les femmes en Kabylie (et dans le reste du pays) sont dans tous les secteurs d’activités, elles sont enseignantes, médecins, juges, et même policières, mais aucune ne peut entrer et s’asseoir dans un café de village.
clin d’œil à mon ami SKS qui vient de glisser lui aussi à travers la porte des étoiles.
AMAROUCHE
Kabyle.com Archives