Quel est donc ce pouvoir suprême qu’exercent les odes lugubres de Farid Ferragui jusqu’à tenir l’auditoire hors d’haleine ? Jusqu’à lui arracher des larmes. Y aurait-il une communion de ces larmoiements discrets qui en disent long ? Mélancolique, Farid ? Ou plutôt perfectionniste ? A l’évidence, un talent d’architecte des vers et des airs se tient à cette audience : celui qu’il faut pour accomplir toutes les exigences d’un registre musical bien laborieux.
Les inconditionnels de Farid Ferragui ont ceci de particulier qu’ils semblent adhérer à une symbiose éplorée dont seul l’artiste a le secret. Des notes irrésistibles, bruissements affligeants du luth, des mots ravageurs et une voix grave, cajoleuse à souhait ; le tout composé aux mélodies rêveuses. Et nous voilà enveloppés de sensations plurielles qui se disputent notre imaginaire. Les flux d’images qui s’y défilent nous entraînent vers des territoires d’ordinaire inaccessibles.
Dans une ère où la facilité est peu ou prou maîtresse de l’art, Farid Ferrragui, épris de liberté et du chant éternel, colore le monde artistique d’utopies, d’une philosophie invincible mais surtout d’une certaine alchimie de l’amour. Son dernier album, tout son répertoire d’ailleurs, a tout d’un paradoxe : il nous transporte, poings liés, aux espaces perdus d’une jeunesse leurrée, aux sentiments édéniques. On part, livrés à la dévotion du cœur roi, à la visite des rêves saccadés. On y épuise de tas de raisons de désespérer, mais on en revient engloutis : que de soifs non étanchées, de blessures rouvertes. Avant qu’une lueur discrète ne vienne flairer des espoirs nouveaux. Pour autant « les attaques du temps ont-elles usé le roche [1] » ? Le poète nous conjure à ne plus l’écouter, il nous demande grâce d’abandonner ses « vers insensés, vidés même de leur essence ». Qu’a-t-il donc pris le barde à oser telle sollicitation ? Où veut –il en venir ? Comment démystifier cette emblématique exhortation ? Que l’on écoute et les doutes s’effondrent : ses histoires douloureuses nous offrent, en retour, que de la vie en musique pour mieux l’aimer malgré sa cruauté et ses souffrances. Il le prouve une fois encore à travers les six chansons de son opus « le fleuve de ma vie ». Un album en forme d’un sourire larmoyant à la vie, teinté d’humanisme, exceptionnel par ses airs, clamant éternellement une inébranlable envie de vivre. Et d’aimer.
Des compositions plaintives qui traduisent ce flux violent, impétueux, qui a traversé l’artiste. « Une blessure intense » jusqu’ à envenimer un vécu peu enviable, qui date de la naissance. Qu’est ce alors cette secousse tellurique tant redoutée, dont les fidèles au poète s’y reconnaissent, qui a fait du corps atteint son épicentre ? Ecoutons Farid. Et voilà que la profondeur du verbe libère les âmes prisonnières. Des mélodies meurtrissantes par moment. Le luth est martyrisé. A des rythmes fort rigoureux, il s’est comme mis à gémir. A recouler. La voix disait le désir violent d’en découdre avec « la malédiction » du départ ; l’errance irréversible, salvatrice, sous des cieux cléments, mais surtout le retour vers la demeure de naissance. Et au périmètre clos du cimetière « frappé par le sceau de l’oubli ». « Le cimetière oublié » ou ce rêve tantôt effervescent tantôt exaltant, aux allures d’un voyage transcendant. A en méditer les scènes funèbres, une envie nous oblige : arrêter le temps. Visiter, revisiter notre existence en haut et en large. Anticiper les contrecoups à la perte de nos parts irremplaçables, pour mieux saisir leur valeur ici-bas. Farid, dans ce requiem à l’absent, réussi à en sculpter une fresque sous forme d’un parcours- mémoire, lieux symboles, tissant une trame saisissante sur fond d’événements en hommage au cortège. La dépouille renvoie à d’indéfinissables images qui ressurgissent : la fontaine séculaire du village, les traces de l’enfance, les compagnons d’une vie qui n’aura été qu’un « décor ». La traversé de longues saisons suffocantes prendra des couleurs mirifiques en s’y avançant. C’est l’épilogue proche : la mauvaise vie s’estampe. La maison natale, séquence symbolique du rêve intime, traduit l’ultime retour sur les chemins sinueux, pour finir au « cimetière vite réhabilité ». La mort fini- t- elle par réhabiliter nos dernières demeures en s’abatant ?
Le « fleuve » des mots
Plus que par la force des mots, Ferragui en poète consommé fait recours à l’allégorie percutante comme pour noircir le tableau nostalgique, douleur imagée, on ne peut plus neurasthénique. Le procédé est le même : des offrandes à l’amour impossible. A cet amour ravageur qui a « percé la chair ». Dont les épaules, secouées, résistent mal aux affres du tourment, fardeau- caprice d’une histoire qui n’en finit point. Amour- sentence qui « grandit dans les coulisses » trahissant le temps, bravant l’ordre de l’âge. Dans un interminable dialogue avec l’ombre d’un amour disparu, l’haletante attente est suspendue à la délivrance : voir exhausser une merveille. La revoir. « Se réveiller ». Renaître. Comme si cet amour lointain s’invite jusque dans les recoins présents. Ombre d’une vie qui ne s’est pas remise du coup du « premier jour ». En sus de l’ultime condamnation : l’on ne finit jamais d’exhumer « l’amour fécond ». Finira –t-on par enterrer celle à qui l’on a prêtée « le plus beau des noms » ?
Réécoutons Farid. « Jure-le moi par ce monde pathétique, plein de mystères / Jure-moi par ces senties scabreux … / Ca suffit ô mon cœur , d’amour ne me parle plus, il m’a livré à l’ouragan ». Charges des mots et de leurs sonorités à réveiller la mémoire embourbée. Les mots vous traînent, et vous êtes obligés de suivre. Avec Farid, la course intime peut s’avérer longue pour que vous commenciez à être déroutés par une multitude de chemins, sinueux et glissants, qui se bifurquent. Enfin de parcours, on finit par enrêner les mots rétifs du rossignol ; dociles, ils nous tendent volontiers le cou pour leur attribuer des fonctions particulières et féeriques, à la manière d’un discours avec soi, pour raviver les flammes d’une sombre traversée chaotique. Sous l’effet des pincements des cordes de son instrument fétiche, de bout en bout, nos angoisses finissent par s’effriter. On allume des bougies en hommage à notre tribut ici-bas. On épouse irrésistiblement son monde avant de s’engouffrer dans un univers tourbillonnant. Amères et douces, ses paroles, confidences douloureuses, rendent prisonnier –par un ascendant thérapeutique - l’auditoire d’entrée désarmé face aux rimes hypnotisantes. Souveraines de leur dessin, elles attisent nos soifs de partir plus loin. Vers des pérégrinations clémentes : s’évader pour mieux revivre. Une vie. Une autre
Dans son dernier album, vingtième d’une carrière atypique, Farid Ferragui aborde de surcroît une thématique variée aux contours philosophiques, à l’exemple de « chaque troupeau a son berger ». L’union, la solidarité, y sont invoquées avec la même vigueur, de mise voici presque trente ans. Et une interrogation habillement travaillée sur la destinée macabre réservée à la patrie. L’artiste y réitère son maladif attachement à l’oralité du terroir, salutaire rempart face à la mondialisation envahissante. Tout en soutirant au luth autant de plaintes, des aveux et des rêves…Un chef d’œuvre !
Moh. K
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